J'ai testé le dépouillement d'un scrutin




J'ai voté un paquet de fois dans ma vie, j'aurais même du mal à en faire le compte. Législatives, municipales, régionales, cantonales puis départementales, même européennes, tout y passe, je suis un genre de stakhanoviste du vote. La seule fois où j'ai manqué un scrutin, je me suis sentie quasiment déshonorée. Mais je n'avais jamais été scrutateur avant ces présidentielles. Une expérience passionnante que j'ai vraiment envie de vous raconter.

On va poser les choses tout de suite : le dépouillement est un sacrifice. Pas tant pour le temps passé, mais parce qu'à l'heure où les résultats tombent, au lieu de compter "5, 4, 3, 2, 1" en famille le nez collé à l'écran de la télé, vous êtes en train de compter des dizaines de pages et de vous battre avec votre calculatrice. Dans une salle de classe, un dimanche soir, à 19 heures. Oui, oui. Et vous êtes les derniers Français à connaître le nom du président de la République (même mon mari, qui était dans un avion à 20 h dimanche dernier, l'a appris avant moi).

Donc voilà, ce 23 avril, j'ai entendu la présidente de mon bureau de vote chercher des petites mains pour le dépouillement et je me suis proposée. Tout électeur peut être scrutateur, c'est-à-dire participer au dépouillement. A 18 h 45 pétantes, je suis donc retournée au bureau. L'oeil sur l'horloge, la dizaine de volontaires présents, scrutateurs ou assesseurs, guettait les 19:00 en regardant d'un oeil torve les traînards qui s'engouffrent dans l'isoloir à 18:58, puis passent 5 minutes à retrouver leur carte d'électeur (elle n'est pas obligatoire mais permet de retrouver votre numéro d'électeur, donc la page du fichier pour vous faire signer). Et à 19:00, en avant Simone. 

D'abord, il faut compter le nombre de votants en pointant les fichiers électoraux (le truc que vous signez au moment de voter). Pas le choix, on compte à la main en vérifiant les listings, page après page et ça prend un certain temps. Même un temps certain. Chacun a sa tactique : il y a ceux qui additionnent de page en page, ceux qui comptent avec une feuille de papier et ceux qui utilisent la calculatrice... Et bien évidemment, on a compté trois fois, parce qu'on ne tombait pas d'accord sur le total. Or l'angoisse, le truc horrible, c'est de ne pas avoir le même nombre de voix que d'enveloppes déposées dans l'urne.

Deuxième étape : l'ouverture de l'urne. Zou, la présidente sort deux clés et déverse le contenu sur la grande table. Là, on recompte mais il s'agit des enveloppes : on fait des petits tas de dix, puis de cent. Chaque centaine est rangée dans une grande enveloppe. Et les choses sérieuses commencent. Chaque centaine est dépouillée l'une après l'autre. Un scrutateur ouvre chaque petite enveloppe de vote, déplie le bulletin, le passe à un deuxième, "l'aboyeur", qui dit à haute voix le nom du candidat et le passe à son tour à un troisième scrutateur qui le range en piles. Là encore, en petits paquets de dix. Deux autres scrutateurs notent le nombre de voix. Et ainsi de suite, cent fois. Puis on remet tout, bulletins dépliés et enveloppes de vote, dans la grande enveloppe et on passe à la deuxième centaine. Et ainsi de suite... C'est assez monotone mais il faut rester concentré : en position "d'aboyeur", à 22 h passées, à force de dire "François Fillon", j'ai dit "François Macron" au lieu d'"Emmanuel Macron", ce qui a bien fait rigoler tous mes petits camarades. Et de façon assez curieuse, j'ai constaté que les votes fonctionnent par nids : on avait des rafales de Fillon, puis de Macron, puis de Mélenchon, puis à nouveau Fillon. Vraiment étrange, puisque les enveloppes ont été mélangées et remangées. 

A chaque étape, donc, on compte, et on signe, on contre-signe les feuilles de comptage, les enveloppes et le PV. Une heure deux heures trois heures plus tard, quand tout est dépouillé, on additionne le nombre de voix et l'ensemble des enveloppes est emporté à la préfecture.


Autant vous dire que c'est assez long (on a terminé à 22 h 30 le soir du premier tour!). J'en profite pour faire passer un message aux votants : merci de ne pas plier vos bulletins en 4 ou en huit, c'est la misère à déplier! Et si vous votez blanc ou nul, c'est aussi une grosse galère pour les petites mains : à chaque vote "non exprimé", il faut trouver le code correspondant, le noter sur l'enveloppe, puis l'ensemble des scrutateurs doit vérifier l'enveloppe et la signer. Avec 9 % de votes blancs au deuxième tour, on a rigolé... (Sachez que mon quartier compte trois nostalgiques qui ont glissé au deuxième tour des bulletins Fillon et Mélenchon). 

Raconter comme ça, un dépouillement semble fastidieux et on ne va pas se mentir, ça l'est. Mais c'est aussi instructif : après avoir dépouillé deux scrutins, je me demande comment font les gens pour bourrer les urnes, ça me semble assez difficile. Rayer ou déchirer un bulletin, fausser les comptes, me semble plus réalisable mais quand même délicat : il faut que plusieurs scrutateurs soient complices (vous comprenez maintenant pourquoi les partis demandent à leurs militants de participer au dépouillement).  

Dépouiller m'a aussi fait réfléchir. La phrase "l'exercice démocratique a besoin de nous" est réelle, il faut des hommes et des femmes qui acceptent de sacrifier une journée ou une soirée, pour permettre des élections. Ca ne tombe pas du Ciel. J'ai toujours dit aussi : "Chaque voix compte". Pourtant, pour la première fois, en alignant mes petits bâtons sur la feuille de comptage, mon vote me semblait complètement dérisoire, noyé au milieu de tous ces bulletins qui portaient d'autres noms que celui de mon candidat. Le moral tombe aussi au bout d'une heure, quand l'un ou l'autre a regardé son portable en douce et glissé les premiers résultats. Là, tu te dis :"A quoi bon dépouiller ? les jeux sont faits!" Sauf que justement, ils sont faits si on compte les bulletins. Donc faut se remotiver un peu pour terminer. 

La première fois, c'est très impressionnant. La deuxième fois, j'avais l'impression d'être une vieille routarde. L'ambiance était assez bon enfant et je m'y recollerai volontiers (mais peut-être pas pour les municipales, les bulletins sont toujours pliés en huit). Ce qu'il faut savoir si vous souhaitez participez à un dépouillement : 

  1. Allez faire pipi avant (vous l'aurez compris, ça peut traîner). 
  2. Ne prévoyez pas de soufflé pour le dîner en rentrant (cf item ci-dessus)
  3. Repérez les chipoteurs (ceux qui veulent absolument dire le prénom ET le nom de chaque candidat, par exemple) et fuyez leur table.
  4. Proposez aux personnes souffrant d'arthrite aux mains d'aboyer ou de faire les bâtons. Surtout, qu'elles ne se collent pas à l'ouverture de ces r^$ù%&#! de minuscules enveloppes en papier Q.
  5. Si vous n'êtes pas capable de prononcer le nom d'un candidat que vous aborder sans lui ajouter deux ou trois adjectifs d'oiseaux, oubliez. Il faut savoir être neutre.
  6. C'est comme dans les associations ou la kermesse de l'école : si vous participez une fois, on vous réquisitionnera naturellement au scrutin suivant. Quand je suis allé voter pour le deuxième tour, deux assesseurs m'ont sauté dessus : "On vous voit tout à l'heure ?"



stelda

12 commentaires:

  1. je vois, ça doit être la même litanie que l'énoncé des 4 notes et du N° de candidat des 800 candidats à l'écrit du Capes et que l'on dicte pendant 5h au président de jury en le scrutant à 5 pour ne pas qu'il se goure!!! :-)

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  2. Cela m'est arrivée de le faire.

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    1. C'est vraiment important, tu as raison.

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  3. Je suis secrétaire de bureau sur toutes les élections depuis 2014... Avec le président, premiers arrivées, derniers partis. Quelle plaie! Mais tellement indispensable au fonctionnement de la démocratie!
    Allez, je me motive, je re-signe pour les deux tours de législatives le mois prochain (en me demandant à chaque fois que je me lève à 5h pour faire 1h15 de route et être sur le site de vote à 7h du mat, ce qui m'a pris de me porter volontaire)!!! ;o)

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    1. Oh punaise, tu es une héroïne! Ma belle-soeur est dans la même ville que toi, elle a déjà dû attendre trois heures pour voter au premier tour.

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  4. Merci pour ton témoignage qui nous fait vivre le jour de l'élection de l'intérieur.

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    1. J'arrivais à saturation de ces élections mais cette expérience était si enrichissante que je voulais vraiment vous la partager, bien qu'elle soit assez éloignée de mes thèmes habituels ;)

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  5. Très bon témoignage qui reflète ce à quoi j'ai assisté pour la première fois (j'ai 44 ans et je n'ai jamais loupé une seule élection 😳). Ce qui m'a motivé à venir observer en tant que public (moins de contraintes puisqu'on n'est pas resté jusqu'à la fin !), c'est que je voulais que les filles voit en vrai le déroulement d'une vrai élection démocratique (j'apprécie à sa juste valeur votre remarque sur la présence des militants !).

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    1. * que mes filles voient 😳

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    2. Je comprends tout à fait les gens qui s'abstiennent ou qui votent blanc en conscience mais c'est vrai que le vote est une chance (et un petit pouvoir), alors utilisons-le. Oui, c'est super d'emmener les enfants regarder une partie du dépouillement. Je compte emmener Lutin n°3 la prochaine fois.

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  6. Nous sommes toujours admiratives de toutes ces personnes qui passent la journée au bureaux de vote et les autres qui assistent aux dépouillement. C'est un devoir de citoyen, et nous ne nous rendons même plus compte qu'elle chance nous avons de vivre dans une démocratie, malgré tous ces défauts !

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