Mission mode : styles croisés

 Le 16 septembre, une drôle d’exposition a ouvert ses portes : Mission mode, styles croisés. Le musée de la Légion étrangère, à Aubagne, accueille des couturiers pour une grande rétrospective sur les emprunts de la mode à l'uniforme. Si la liste est longue, c'est pourtant la première exposition sur le sujet. 


Kaki, vert de gris, besace, épaulettes, décorations, chèche, rangers, pantalon et veste de treillis chez Gaultier, cape des bataillons d’afrique chez Hermès, veste militaire chez Thierry Mugler, Saharienne chez YSL, imprimé camouflage, trench, spencer... les symboles militaires ont complètement intégré les collections de prêt-à-porter et de haute couture. Douze maisons, le Palais Galliera, la Maison Méditéranéenne des Métiers de la mode et deux collectionneurs ont prêté des pièces qui racontent cette histoire d'amour méconnue.

En les croisant, l'exposition nous rappelle que la mode et la Légion étrangères, diamétralement opposés, représentent pourtant toutes les deux des références françaises légendaires dans le monde entier. Mais comment se sont-elles rencontrées ? Si je connais bien la mode, je connais nettement moins l'histoire de l'uniforme! Le capitaine Seznec est le conservateur du musée de la Légion. Diplômé de l'Ecole du Louvre et spécialiste du patrimoine militaire, il a préparé cette exposition avec Xavier Landrit et Christine Germain. Il a très gentiment accepté de répondre à mes questions.

Avant d'organiser cette exposition, pensiez-vous que la mode militaire avait autant inspiré la mode civile ?
Contrairement à Xavier Landrit, je ne suis pas historien de la mode. Le sujet m’a toujours beaucoup intéressé mais je n'imaginais pas découvrir une richesse aussi grande dans les collections des maisons de couture.

Les podiums semblent bien éloignés des casernes... Pourquoi les couturiers ont-ils puisé dans l’uniforme ?
A partir des années 60, le confort devient l’un des axes de recherche des stylistes. Or pour un soldat, le bien-aller du vêtement est essentiel. La souplesse et la résistance des tissus utilisés, l'intelligence des coupes ont intéressé les couturiers. Ils se sont naturellement tournés vers les vêtements militaires, qui allient l'aisance du sportswear à la prestance. La Saharienne, le meilleur exemple de cette récupération, était conçue pour permettre la ventilation du corps tout en le protégeant de la chaleur. Je ne crois pas qu’il y ait d’irrévérence ou d'anti-militarisme de la part des couturiers, au contraire, en puisant dans notre garde robe, ils font des clins d'oeil et rendent hommage à l'ingéniosité de la mode militaire. L'armée a puisé dans la mode civile au XIXe siècle, et au XXe, c'est la mode qui a puisé à son tour dans le vestaire militaire. C'est un échange ! Depuis sa création, la Légion s’est nourrie de la mode civile autochtone, comme le burnous porté par les compagnies montées jusqu'en 1962.

Tailleur Chanel dessiné par Karl Lagerfeld, printemps-été 2009
photo : Ville de Marseille - David Giancatarin

Comment s’est construit l’uniforme militaire moderne ?
La grande révolution a lieu avec l'invention de la poudre sans fumée, en 1884. Jusqu'alors, l’uniforme était conçu pour rendre le soldat très visible sur les champs de bataille et lui éviter de tirer sur ses camarades, quand la poudre sans fumée est apparue, le soldat est devenu visible et son uniforme voyant est devenu un handicap. La France a été longue à renoncer aux uniformes rutilants! Le bleu azur, le kaki né à la fin du XIXe siècle, n’émergent qu'à partir de la Première Guerre mondiale. On doit la première veste camouflage à un peintre lorrain, Louis Guingot, qui l'a dessinée pendant la guerre. Aujourd'hui, chaque pays a un camouflage spécifique. Certains sont pixelisés, plus fins, plus ronds, plutôt beige-marron, ou vert-jaune, mais ils sont tous pensés pour se fondre dans l’environnement où évolue le soldat. L'armée française utilise un camouflage vert et brun dit Centre Europe et en montagne, un camouflage blanc et gris,. Les tireurs d'élite portent un uniforme dit tenue Ghillie.

A gauche : tenue Ghillie des tireurs d'élite, 2010 - A droite : manteau Tagliatelle Jean-Charles de Castelbajac, A-H 2001
photo : Ville de Marseille - David Giancatarina

A gauche : vareuse dite saharienne modèle 1958 - A droite : veste Saharienne Yves Saint-Laurent, printemps-été 1969 
photo : Ville de Marseille - David Giancatarina

Couleurs, ornements, accessoires,...  tout a-t-il une utilité ou une signification dans l'uniforme ?
Rien n'est gratuit dans l’uniforme et dans le cas précis de la Légion, il a une importance particulière puisqu'il unit des hommes issus de 150 nationalités différentes, soit quasiment tous les pays du globe. L’uniforme est un signe d'appartenance fort, le jeune légionnaire est d'ailleurs obligé de sortir en tenue pendant 5 ans. Sa tenue est un lien entre le temps jadis et le temps présent, c’est le premier et parfois le seul contact avec le monde civil. La Légion exige une grande rigueur qui se traduit dans ces détails dont aucun n'est gratuit, tous ont une utilité ou rappelle une tradition dont il faut être digne. La chemise doit comporter 15 plis réglementaires, calculés pour qu’elle soit toujours impeccable, même après une longue route en camion. Le légionnaire repasse sa chemise lui-même, ce travail avait des vertu hygiéniques dans les pays chauds mais aussi occupationnelle, quand il était loin de sa famille, de son pays, sans moyen de communication. La barbe des pionniers, que tout le monde voit défiler sur les Champs le 14 juillet, protégeait leur cou des échardes et des branchages, elle rappelle aussi la sagesse de l'ancien qui détient le savoir et le transmet au jeune. La ceinture bleue longue de 3 mètres était une ceinture de force et gainait les reins pendant les travaux de construction. Les épaulettes vertes à franges rouges sont héritées des régiments Suisses, des étrangers engagés dans l'armée française...

Vareuse modèle 1921, 1931-1940, Musée de la Légion étrangère
photo : Ville de Marseille - David Giancatarina

Reste-t-il un savoir faire particulier aux fournisseurs de l'armée ?
Tout à fait. Le Groupe Marck, par exemple, grand fournisseur des tenues de sortie, fabrique les épaulettes de nos militaires sur des machines en bois centenaires. L'entreprise est labellisée Patrimoine Vivant et travaille aussi pour des marques de mode.  D'autres, comme Balas Textile, ont développé des tissus hautement performants.


Une exposition, Les Marins font la mode, s'était tenue il y a quelques années (avec bien sûr Jean-Paul Gaultier en star). Il ne manque plus qu'une belle rétrospective sur la cavalerie et la mode : là aussi, il y a de quoi écrire un mémoire! En attendant, si vous passez dans le Sud, profitez-en pour vous plonger dans les secrets de la tendance army.

Mission mode, styles croisés. Du 16 septembre au 15 janvier 2017,
Musée de la Légion étrangère à Aubagne et Château Borély à Marseille
Avec la collaboration de Maison Bensimon, Maison Chanel, Maison Chloé, Maison Christian Dior, Maison Courrèges, Maison Hermès, Maison Jean-Paul Gaultier, Maison Kenzo, Maison Louis Vuitton, Maison Max Mara, Maison Mugler, Maison Sonia Rykiel, Palais Galliera, musée de la Mode de la ville de Paris, Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode (MMMM) Marseille, Collection Didier LudoT Paris et Collection Jean-Charles de Castelbajac
Ensemble Thierry Mugler, automne-hiver 1991, collection Kessler
photo : Ville de Marseille - David Giancatarina

stelda

4 commentaires:

  1. Oh, c'est à côté de chez nous ! Merci... ! Faut-il aller aux deux endroit ?

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    1. De préférence, car les deux sites présentent des modèles et des infos différentes :)

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  2. Elle est surement top. Cela est un peu loin pour moi.

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    1. Il y a aussi une expo sur le même thème, l'uniforme et la mode, qui a l'air géniale en ce moment à Lyon. Mais c'est encore assez loin pour toi :(

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