La grande honte








Je suis née au Liban et j'ai été élevée en France. De mon pays d'origine, je n'ai gardé que le goût des paillettes, du partage et de la mer. Et cette faculté innée à survivre à tout, en croyant que demain sera encore plus beau qu'aujourd'hui. "Jette un Libanais à la mer, il en sortira avec un poisson dans la bouche," dit un proverbe de ce pays. 

Je parle rarement de moi car ce n'est pas le sujet de ce blog mais une tribune de Rania Raad Tawk, publiée sur le journal L'Orient Le Jour, m'a touchée. Je la reproduis ici in extenso :

"Nous sommes la génération 75, celle de la guerre qui n'avait rien de civile, celle des martyrs et du chaos, mais aussi celle de l'innovation, de la télévision du bonheur, celle de la transformation des feuilletons libanais, passés du noir et blanc aux couleurs. Nous sommes la génération spécialisée en artillerie lourde et en balistique, heureux et sereins même du fond de notre abri, ce fameux malja'... La génération qui fredonne le générique de Goldorak, avec la voix rassurante de Sammy Clark en toile sonore de fond, celle qui rêvait de libertés en écoutant la musique des Wonderful Seven, les yeux fixés en même temps sur le Marlboro Man. La génération du fameux flash à la radio, annoncé par une voix féminine solennelle, avec son « maktab el-tahrir fi khabaren jadid », une raison suffisante pour s'inviter chez n'importe qui ou demander au voisin de hausser le son pour écouter en quelques secondes les dernières nouvelles avant de s'en aller en hochant la tête. Nous sommes la génération qui a intimement lié les chansons de Feyrouz à la mémoire de la guerre et à une mélancolie et une nostalgie maladives.
La période de la guerre nous manque-t-elle parfois? Nous n'oserons pas l'avouer ! Elle fait partie de notre enfance, c'est le bourreau de notre parcours, jusqu'à l'adolescence. C'était une autre école qui a remplacé l'école classique, c'était l'école de la vie au parfum de soufre et de sang... Drôles de leçons enchevêtrées et enseignées abruptement sans aucun plan cohérent, faisant fi des méthodes pédagogiques. Nous avons pris conscience de l'importance de la vie et de sa philosophie en côtoyant la mort de près. Nous avons confectionné notre premier circuit électrique avec la batterie de la voiture utilisée comme source de courant lors des pannes électriques pour ne pas rater l'épisode de Allô, Hayati, avec le duo culte ultraromantique, Hind Abillamah et Abd el-Majid Majzoub, ou celui de El-dounia heik avec les titanesques et géniales Feryal Karim et Layla Karam, ou encore Élie Sneifer dans al-Akhrass, ou la grande dame du petit écran Sonia Beyrouthi avec ses interviews inoubliables, ou encore Doctor Who et Rintintin...
Beyrouth-Ouest/Est
Notre première initiation à la littérature anglaise et ses génies fut avec Agatha Christie dans le feuilleton qui glaçait le sang dans les veines des plus jeunes, Achra Abid Zghar, grâce encore une fois à Télé-Liban et une série d'acteurs qui nous dopait d'espoir de culture et d'art thérapeutique. La balistique, elle, nous a été apprise par nos parents, qui étudiaient avec précaution les angles et les distances des bâtiments par rapport aux endroits touchés par les obus afin de nous dénicher le meilleur espace pour se protéger selon les positionnements des canons suite au dernier bulletin d'informations. Les nouvelles, c'était un moment de silence royal à respecter impérativement au risque de se faire griller vivant. Notre première leçon de géographie fut la séparation entre Beyrouth-Ouest et Beyrouth-Est, suivie par la connaissance forcée et prématurée des voisins qui se sont invités sur notre territoire, les Palestiniens, les Israéliens et enfin les Syriens. La géopolitique ne nous a pas épargnés non plus : dès notre tendre enfance, nous savions qui étaient les maîtres de la planète avec les clichés pris des marines accueillis au début comme des demi-dieux, puis victimes d'un attentat, le tout retransmis à la télévision.
L'histoire, nous l'apprenions avec Safar Barlek, le film des frères Rahbani, retransmis immanquablement chaque 22 novembre, nous rappelant un passé héroïque face à l'Empire ottoman, et d'un goût doux-amer du mandat français. Nous la vivions à notre tour, cette histoire, chacun de son côté, face à son téléviseur, antenne bien à l'abri et bien dirigée vers les cieux, ou collé à sa radio en écoutant soigneusement et dans les détails les répercussions d'une guerre qui unissait notre génération allaitée au son de la brutalité et du terrorisme, une forme de tourisme exotique pour les étrangers. Ce petit écran qui nous offrait toutes sortes de surprises agréables pour les uns et désagréables pour les autres nous sauvait, mine de rien, à la dernière minute d'un jour ordinaire, ennuyeux et pacifique à l'école. Nous sommes la génération de tous les dangers, nous sommes toujours en vie, heureusement ou malheureusement, nous sommes les victimes de la guerre dont l'impact fut adouci par les rythmes des chansons d'enfants et des dessins animés qui nous transportaient vers des mondes meilleurs où la justice règne et où le bien triomphe toujours du mal.
Nous aurions pu être...
Il y a une seule chose qui nous manque certainement, cette sensation de combat, de résistance, d'acharnement, la poussée d'adrénaline causée par la peur et l'anxiété, l'angoisse de perdre nos batailles, et surtout notre guerre contre un mal qui changeait souvent de nom, de tête et d'appartenance, nous frustrant au plus haut niveau et nous usant jusqu'à vouloir demander et implorer la fin de l'engrenage à n'importe quel prix... Nous aurions pu être des soldats, des miliciens, des journalistes, des héros, des victimes, des martyrs, des comédiens, des artistes, tout comme les personnalités qu'on suivait à la télévision, mais nous étions nés trop tard ou peut-être à temps pour apprendre que ces souvenirs doivent rester rien que des souvenirs et ne jamais se répéter. Nous sommes la génération 75, la génération qui a simplement vécu la guerre, impuissante, éduquée à l'école de la vie, celle des canons et des batailles intestines, celle des fratricides, celle des déplacements forcés, celle de l'injustice, celle de la mort et des disparitions suspectes et injustifiées, celle des feuilletons télévisés qui effaçaient de nos mémoires toutes les atrocités et les images de mutilations bien gardées dans la catégorie adulte. Nous sommes la génération 75, une génération privée de son histoire et qui se contente de la porter en elle."

Je suis de cette génération-là et j'ai la chance d'avoir grandi sans le goût des bombes et de la poussière de ciment dans la bouche. Il y a quelques jours, le webzine Sous-titre posait très sérieusement la question : si les marques de mode françaises se sont emparé d'une certaine fièvre patriotique après le 13 novembre (voir les exemples dans l'article), s'habiller en bleu-blanc-rouge risque de vous faire basculer du côté facho de la fashion. What ???!


J'ai fait des bonds. A-t-on jamais traité d'atlantiste une collection avec le drapeau américain ou le drapeau anglais, vu et revu à toutes les sauces depuis 20 ans ? Pas à ma connaissance. Je ne porte jamais de bleu-blanc-rouge mais si j'évite l'association, c'est plutôt parce qu'elle est aussi rebattue que les rayures de la marinière, l'Union Jack ou le fameux Stars and Stripes. Et que le bleu-blanc-rouge est loin d'être une association de couleurs très harmonieuse, les tons se heurtent trop. Ca froisse mon sens esthétique. En fait, disons-le : bleu-blanc-rouge, c'est super moche. Comme les couleurs de l'Italie, d'ailleurs. En fait, comme les couleurs de tous les drapeaux, car si les couleurs se heurtent, c'est justement pour qu'on les repère de loin, ce qui, rappelons-le, est la fonction première d'un étendard (et non pas de défiler sur un podium ou d'être exposé en vitrine, même si certaines marques ont compris que ces associations attiraient l'oeil, cf notre ami Tommy).

Contrairement au Liban (et à beaucoup d'autres pays!!), trois générations de Français n'ont pas connu de guerre. Je crois qu'ils ne mesurent pas leur chance de vivre dans un pays si doux. Et qu'on devrait en prendre soin, le chérir, avoir à coeur de le construire ensemble. Etre fier de ce qu'on peut faire, pas par chauvinisme mais pour se rassembler autour d'une voie commune et savourer ensemble, aussi longtemps que possible, ce bonheur. Et même si parfois, j'ai honte d'être française (râleuse, gueularde, méprisante  égoïste, toussa), je vais essayer de changer cette image, pas enterrer l'un de nos symboles communs. 

PS : C'est décidé : cet été, je vais perdre mes 2 kilos superfétatoires pour remettre mon pantalon à pont blanc (avec un tee-shirt bleu et un coup de rouge à lèvre écarlate). 

stelda

16 commentaires:

  1. Ah mais dis... c'est toi là qui écris ou c'est une citation... comme il y a une différence de police, je demande. Non parce que moi, je ne suis pas de la génération 75 mais j'ai vécu 10 ans au Liban, avant la guerre ( tu calcule donc la génération) et suis rentré en France en 76, quand ça commençait à chauffer. J'étais encore enfant mais les souvenirs sont tenaces, bien que bon, je ne me souviens pas de la télé.
    Grande rupture ce retour, dans une pays froid, à tous les sens du terme. Je n'ai pas, non plus, le gout des paillettes, par contre des couleurs vives, oui ! Pas de risque pour moi d'être en bleu/blanc/rouge, je n'ai quasi pas de bleu dans ma garde robe. Pour le reste, si tu as écris le texte, on en parle ?

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    1. Non, c'est une citation et j'ai oublié de mettre le nom de l'auteur. C'est réparé! Merci, Eveange.

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  2. Je veux te voir en bleu blanc rouge :p

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    1. C'est pas gagné :( Ces satanés kilos s'accrochent!!

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  3. Tu te dévoiles petit à petit...
    Pantalon blanc, tee shirt bleu et le rouge en RAL, voilà un bleu blanc rouge réussi.

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    1. Cette tribune m'a vraiment semble importante et j'avais envie de vous la partager.

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  4. Les témoignages des libanais sont toujours intéressants, les Français devraient y prêter davantage d'attention.

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  5. Ces témoignages permettent toujours une petite (très petite) remise en question. Je m'interroge souvent quand je vois ou lis des reportages sur les conflits sur ce que je ferais : fuir ou résister et je pense très souvent à mes grand-parents qui ont vécu la dernière guerre mais tu as raison, on n'est jamais assez conscient de notre chance !
    Merci pour ce beau billet Stelda (qui en plus permet de te découvrir un peu plus) ;)

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    1. C'est tellement triste de gâcher ainsi nos chances :(

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  6. Heureuse d'en apprendre un peu plus sur vous !

    Estelle
    lalippequimurmure.fr

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    1. J'en ai parlé parce que je crois que le sujet est universel :). Bon week-end, Estelle!

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  7. Du as dû vivre la même chose, je suppose si tu postes cet article. Effrayant de vérité et oui, quelle chance on a d'être en paix, mes parents et grands-parents ont connu la guerre évidemment (je viens d'avoir 62 ans ;(( ), et ils en parlaient souvent, comme des images impossible à effacer. Très bel article, comme tu dis, tu te livres si rarement. Merci de nous remettre cette histoire (loin de nous, de moi en tout cas) en mémoire.

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    1. La guerre a terriblement marqué nos parents et / ou grands-parents. A nous d'en tirer les leçons, pour l'éviter à nos enfants.

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