C'était comment, les seventies ?




Mais d'où vient cet engouement pour les années 70 ? Si depuis 15 ans, la mode récupère régulièrement les décennies précédentes, le recyclage des seventies atteint le niveau d'un raz de marée. De ces années-là, je gardais seulement le souvenir de vilains papiers peint à fleurs marron, des pantalons en polyester qui grattent et quelques jouets Fisher-Price en plastique fluo que j'ai légués à mes enfants.  Selon leurs inclinations, politiques et médias n'en parlent que pour saluer la loi Veil ou dénoncer le début de la fin de la grandeur française. Dans les livres d'histoire, il ne reste que des images de poings levés, de CRS et de boucliers.

Pourtant, la récupération des seventies, ce n'est pas que de la facilité de la part de designers en mal d'inspiration. C'est d'abord le signe d'un monde bloqué, d'une société qui se fissure et qui rêve de lendemains qui chantent, sans être sûre d'avoir le courage de les construire. La Nouvelle République du Centre Ouest a publié en décembre un magazine très chouette : "Les années 70 racontées par les témoins de la région". Vie politique, émancipation des femmes, économie, musique... les acteurs (connus ou inconnus) de l'époque reviennent sur ces 10 années. On y touche bien plus la réalité de l'époque qu'en regardant de vieilles photos. C'était un autre monde, vraiment, dans lequel un mécanicien pouvait être président du Sénat et ministre de l'industrie... Est-ce encore concevable aujourd'hui ?


J'ai interviewé les témoins de l'univers mode et beauté : le propriétaire d'un grand magasin de prêt-à-porter tourangeau et le coiffeur Jacky Carpy.

Jacky Carpy avait 16 ans en 1970, il débutait comme coiffeur dans un village à 20 kilomètres de Tours. Aujourd'hui, le groupe Carpy comprend une soixantaine de salons de coiffure.

Au-delà de ce qu'il nous apprend des rites de beauté de nos mères, il porte un regard terriblement positif sur le monde et son parcours révèle ce qu'étaient les seventies. Légèreté, liberté. Fierté de construire sa vie telle qu'on l'entendait. Innovation. Découverte. Un peu d'inconscience, aussi, beaucoup d'optimisme et de confiance. 

Avant 1970, les femmes pouvaient difficilement se coiffer seules, m'a-t-il appris. Extraits de l'interview :


Quels changement entre le début et la fin des années 70, en coiffure ? 
On est entré dans la coupe grâce à Vidal Sasoon, un londonien qui a imaginé les coupes qui permettent de se recoiffer seul.

Vers les années 80, on est ensuite passé à des coiffures très structurées, rasées sur les côtés. Je faisais du rockabilly, très influencé par le punk. Même les femmes voulaient des coupes structurées. Notre réussite est liée à ça. Des femmes venaient de loin pour une coupe bol très plate. Il y avait une envie, une révolution, comme dans le stylisme.

Il y avait une énorme diversité. On piochait dans une multitude de styles selon ses sensibilités. Ensuite, il y eut une période où tout le monde voulait LA coupe qui venait de sortir, on avait du mal à avoir autant de diversité. J’ai l’impression qu’il y a un retour vers ça aujourd’hui, l’uniformité ne séduit plus en coiffure. En 1978, la cliente revenait sans cesse « quelles sont les dernières coupes ?? » on faisait des lancements de collections tous les 6 mois, les coiffeurs disaient « C’est cette coupe-là » et aujourd’hui, c’est l’inverse, d'ailleurs, le métier est plus intéressant. Avant, la coiffure était un signe extérieur, surtout dans les années 80-90."

On avait la coupe de Diana, de Rachel…
C’est ça. Si tu ne changeais pas de fringues, tu changeais de coiffure, la coiffure donnait le tempo.


C’était un marqueur extérieur ?
Oui.

De la femme qu’on voulait être, à laquelle on s’identifiait ? On portait son icône sur sa tête ?
Tout à fait. En tant que coiffeur, on entendait les problèmes avec le mari « Je voudrais ça mais mon mari voudrait que je les laisse pousser…»
Il faut sortir de ça. Il faut faire en sorte que chacun soit bien avec sa coiffure, qu’elle soit une évidence. Ca ne demande plus l’ego des coiffeurs des années 80. Il ne faut pas faire ce qu’on a envie mais arriver à ce qu’elle veut, elle. Que la cliente se regarde dans la glace et se dise « Aaaah, c’est moi. Je me sens bien. » En 2014, les ptites nana de 16 ans ne vont plus chez le coiffeur pour changer comme leurs mères : elles s’achètent une robe à 14,50 euros chez H&M et elles vont changer radicalement de style. Ca ou autre chose, vous voyez ? Maintenant, ce sont les vêtements, les accessoires qui vont créer de la nouveauté, bien plus que la coiffure. Il y avait une telle intensité comme marqueur, comme vous disiez, que ç’a beaucoup évolué.
  
C’est le gros parallèle entre hier et aujourd'hui ?
Dans les années 70, j’ai l’impression que les gens étaient bien dans leur peau. Aujourd’hui, on vous file plein de complexes ! Ma fille m’envoie des messages chaque lundi. Elle m’a envoyé ça « Si vous cherchez la personne qui va changer votre vie, regardez dans le miroir. »
Un coiffeur peut seulement accompagner la personne si elle ose, pas décider pour elle. Quand Jean Seaberg a coupé ses cheveux, c’était assez culotté. C’est paradoxal mais les gens veulent souvent une coupe intermédiaire, alors que l’entre-deux ne va pas à tout le monde. Le court ne va pas à toutes les femmes mais ça peut être très féminin, alors que ça longtemps été assimilé à garçon manqué. Je dis : « C’est en nous que la beauté trouve son essentiel », idem avec la féminité et on peut être un vrai garçon avec des cheveux longs !

Quand les coiffeurs ont cessé de sentir obligés de suivre la coupe, la couleur de l’année, au début des années 2000, ç’a été une vraie libération pour nous les femmes !
Oui, c’est pareil pour les produits capillaires. Quand j’avais 19 ans, il y avait déjà du Kérastase. Aujourd’hui, j’ai pas vu d’amélioration sur les shampoings. Ce que j’ai vu, c’est que tous les 3 mois, ils sont obligés de changer le packaging, la couleur pour faire plus tendance, pour faire des opérations de communication qui passent dans la prese et quand le client voit ça, il se dit « Tiens, je veux ça, les coiffeurs en parlent. »
C’est pour cette raison que j’ai choisi de travailler avec des produits à 97% naturels. On a un bon produit, on n’est pas obligés de changer. On va changer le package tous les 5 ou 10 ans, d'accord, là, ça me convient. Mais c’est l’intérieur qui compte.

Ce n’est plus une mystification du client. C’est vrai qu’on ne parle pas beaucoup de l’impact des produits capillaires et pourtant…
Une femme qui se fait des colorations depuis 35 ans, avec de l’ammoniaque, on ne sait pas ce que ça implique. Il n’y a pas beaucoup de statistiques parce que les fabricants sont de grands groupes mais il y a de plus en plus de femmes qui ont des problèmes de tyroïde, par exemple. Je ne sais pas si c’est lié mais je me pose un certain nombre de questions. Et quand on parle de pénibilité au travail, une coiffeuse qui va respirer de l’amoniaque pendant 40 ans, je ne sais pas si c’est si sain que ça. Tous les produits partent dans le lavabo… Je collabore avec Aveda, qui fabrique des produits naturels. C’est plus respectueux à l’égard de son personnel, de l’environnement. C’est un tout. C’est au-delà de la com et du marketing. Là, je suis tranquille. On se sent mieux avec soi-même quand on prend des décisions comme ça.

Vous utilisez beaucoup d’eau, de produits chimiques, vous touchez au corps, votre personnel travaille aussi avec son corps et c’est très important dans ce métier.
Le corps est beaucoup sollicité. On est toujours debout, on se penche pour couper, pour coiffer, j’ai des problèmes de dos à cause de ça. Mais y a pire, hein, pensez à ceux qui travaillent avec des marteaux-piqueurs.


Quelque chose qui a été un marqueur dans votre parcours ?
Ma première leçon de commerce, quand j’étais à St Tropez. La responsable de l’hôtel Beau Vallon de Sainte Maxime se faisait coiffer au salon. Elle m’a demandé si je pouvais venir chaque matin raser un client très important. Pas de problème, j’y serai à 8 h. Je voulais prendre 15 francs, elle m’a regardé, choquée, et m’a dit : « Vous allez passer pour un idiot !  Prenez 100 francs ! » Donc en travaillant une heure dans un 4 étoiles, je gagnais plus qu’une journée entière au salon.

Il y avait déjà un rapport disproportionné à l’argent ?
Je n’avais jamais pensé à ça… Je venais de Ligueil, mon père travaillait chez Michelin, on avait un vélo mais voilà, quoi. On avait de l’amour, on mangeait parce qu’on avait un jardin, quelques animaux… et à Saint-Tropez, avec ma copine qui travaillait comme serveuse,  on voyait les bateaux et les célébrités, on disait « C’est ça qu’on peut avoir. » On ne disait pas « Ah, c’est dégueulasse, ils ont arnaqué tout le monde pour en arriver là ». On se disait « C’est peut être possible ».

"Les seventies, c’était la liberté. On n’ose pas beaucoup, aujourd’hui."


C’était du rêve sans jalousie ?
Oui et quand on a 20 ans, on a toute la vie, on trouve même parfois ça trop long : on croit que ça va durer des siècles ! Et c’est peut-être le problème aujourd’hui. Quand on voit qu’une personne a une belle voiture, une belle maison, du fric, on est aigri. Aznavour raconte qu’à NY, les jeunes regardent sa Rolls avec des poignées en or et disent « un jour, j’aurais ça » et à Paris, « Ah, le salaud, on va lui péter sa caisse ». On ne ressentait pas ça. Alors aujourd’hui, c’est peut-être plus difficile, puisqu’il y a moins de travail. On n’avait pas non plus tous les abonnements obligatoires (il désigne son portable) : cette oppression-là empêche les gens de penser qu’ils peuvent aussi y arriver. On ne laisse peut-être pas suffisamment d’espoir.

Vous devriez intervenir dans les lycées pour encourager les jeunes. Vous êtes hyper positif.
Ayant bien réfléchi à ça, je ne vois pas d’autre solution ! Vous en voyez une, vous ?

Non, je suis pas bien quand je suis négative
Moi non plus ! Mais il faut être les deux, il faut aussi être un peu mal pour réfléchir.

Et pour remonter ensuite ?
Et on est étonné de la rapidité à laquelle on peut remonter! Dans mon métier, je n’avais pas le choix. Je pense que les gens ont un potentiel et dans mes écoles, je veux proposer du possible. 60 % de mes collaborateurs se sont installés à leur compte, j'en suis très fier.

Quelle coupe vous nous conseilleriez aujourd’hui ?
Les seventies, c’était la liberté. On n’ose pas beaucoup, aujourd’hui. Le monde est plus sage. Avec les vêtements, c’est pareil, tout le monde est habillé à peu près de la même façon. Dans des villes moyennes, faut pas trop dépasser… Je conseillerai une coupe qui a du caractère, affirmative."


Photos coiffures : collection Carpy, hiver 2014-2015

stelda

14 commentaires:

  1. Très bon article ! C'est vrai que c'était la liberté et les complexes réunis, les premiers diktats de l'apparence sont aussi arrivés à cette époque....

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    1. Merci Laurence. Toutes ces interviews m'ont passionnées. Acheter plus de vêtements a certainement été le début du cycle que nous vivons aujourd'hui.

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  2. Ah les cheveux... l'éternel questionnement de ma vie. Long, court, très court, bouclé, raide, coloré et naturel, j'ai tout fait. Et chaque fois que je veux changer de style, c'est à mes cheveux que je pense en premier!
    Je n'ai pas encore trouvé la coupe qui est "moi" je pense... Mais en étant plus vieille et travaillant dans un milieu très conservateur, cela devient de plus en plus difficile d'oser!

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    1. C'est peut-être parce qu'ils t'appartiennent, qu'ils font partie de ton corps contrairement aux vêtements ?
      Au contraire, il fut oser, sinon on passe à côté de plein de choses!!

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  3. Super cette analyse des seventies vu par ce coiffeur. Ce type semble très intéressant.
    Je crois qu'en effet, il faut garder espoir, j'en donne à mes enfants et ma fille pense ouvrir sa boite dans la consommation collaborative, je l'encourage à fond.

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    1. Oui, je suis sortie de l'entretien pleine de bonne humeur :). C'est super, la démarche de ta fille! En effet, c'est à nous d'agir, même si on a parfois l'impression de vider l'océan à la petite cuillère, les ruisseaux font les grandes rivières.

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  4. Très bel entretien avec un homme qui a l'air bien dans sa peau - sa réussite y est certainement pour quelque chose. Mais il a cette positive attitude qui semble faire défaut aujourd'hui ! Nous étions jeunes dans les 70s, l'avenir devant nous, et donc optimistes. Une certaine simplicité - des cheveux longs encore, pas de coupe compliquée, et surtout, pas de jalousie sociale...mais une envie de réussir notre vie. Depuis bien longtemps nous avons coupé nos cheveux...

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    1. Oui, mais je pense que c’est sa personnalité qui a propulsé sa réussite : son optimisme, son recul. Et je suis un peu bisounours, vous le savez, et j’aime à croire que les gens bien reçoivent ce qu’ils méritent ;)

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  5. C'est amusant le choix de ces photos car je me disais que vraiment, les coupes courtes n'étaient plus à la mode ... ou du moins, beaucoup moins que le long ! Je rejoins cet homme à 100% quand il parle de liberté ... elle s'est un peu envolée avec tous ces traceurs de notre vie. Comme je dis à ma fille, on a une balise argos en permanence avec soir maintenant ! Bon WE Stelda.

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    1. C'est vrai, on est cerné par le long! ne lui ai pas demandé comment il avait conçu sa collection mais après cet entretien, je pense qu’il préfère proposer ce qu’il juge intéressant pour ses clientes plutôt qu’à la mode. D’où ce choix du court, pour pousser les femmes à s'affirmer et oser.
      J’ai l’impression que plus la liberté est mise sur un piédestal et moins on en a...

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  6. Interview super top! Il est cool M. Carpy ^^

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    1. L’interview complète est trois fois plus longue ! Il est cool et surtout, pas langue de bois. Ça fait du bien.

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  7. Zut je suis passée à côté de cet article.
    C'est tellement vrai ce qu'il dit, je suis contente d'avoir vécue les années 70.
    En effet, les gens étaient beaucoup plus heureux que maintenant certainement parce qu'à cette époque, il y avait de l'emploi, on pouvait se projeter dans l'avenir, faire des projets...
    Pas de jalousies il a raison.
    On avait dix fois moins de tout que maintenant mais on était heureux, joyeux.
    Bien sur maintenant, il y a internet, ca permet de voyager, de découvrir d'autres horizons de son salon, d'acheter son maquillage aux USA, avoir des amies mais virtuelles...
    Mais tout le monde est aigri, agressif...
    Alors oui c'était mieux avant...

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    1. Cette légèreté, cette joie de vivre, sont les choses les plus précieuses et qu'on a malheureusement perdu...

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