Bilan des collections hiver 2015-2016

Mugler hiver 2015 / 2016 - photo Pixel Formula

J'avoue tout : je n'ai pas regardé les 250 défilés présentés à Paris mais j'ai fait mon maximum en voyant 60 ou 80 collections, plus un oeil jeté à New York, Milan et Londres. Et pour vous épargner un article d'un kilomètre (il frôle déjà les 10 000 signes), j'ai fait le choix de parler des modèles les plus frappants ou représentatifs. Commençons par les désolations, ce sera expédié et on terminera avec le dessert. 

Présenté lundi dernier, Jacquemus a failli me flinguer ma fashion week. Créateur chouchou des Parisiennes, sélectionné pour le prix LVMH des jeunes créateurs, le nom seul de Jacquemus fait tomber en pâmoison la moitié des modasses. On ne doit pas être de la même race : j'ai pensé que si je voyais encore une collection de vêtements "déconstruits", j'étranglerai quelqu'un avec mon pull en cachemire. Mais j'ai adoré l'idée du défilé dans un appartement en travaux (idée reprise également par Véronique Branquinho), le décor collait très bien aux tons étouffés des silhouettes. Grosse pensée pour les modèles qui ont défilé avec un masque en papier sur le visage, je ne sais pas comment elles ont fait. Le défilé est visible ici

Les autres déceptions : Galliano chez Margiela. Vision triste déjà entr'aperçue dans la collection couture qui s'accentue avec ces silhouettes, vision tragique d'un clown qui ne s'amuse plus. Galliano est-il parti vers d'autres ailleurs ? Ou, en bon artiste, tient-il à retranscrire ce qu'il ressent dans l'air du temps ? Si c'est le cas, défi réussi. Margiela par Galliano a le son d'un disque rayé, le goût un peu sinistre de pessimisme et de jusqu'au-boutisme. Pourtant, je l'aime, John. J'y crois. Mais là, cette collection m'a fait l'effet d'un hara-kiri. 

Chez Balenciaga, j'ai cru voir du Dior façon Raf Simons. Même bustier étroit, même jupe crayon longue. Sentiment étrange.

Saint Laurent est-il à ranger dans la catégorie déception ? Non, si l'on considère que Slimane poursuit dans sa ligne de "punk grunge", avec collant déchirés et mannequins maigrissimes. Oui si l'on pense que Saint Laurent mérite mieux que du Pimkie avec 3 zéros. Ca s'arrache partout dans le monde mais ce n'est pas une excuse. Hermès aussi s'arrache. 


D'une fidélité à leur style qui fera plaisir aux adeptes de la slow fashion : Lanvin, Dries Van Noten et Manish Arora. 

Van Noten, l'homme aux mille tissus continue de mélanger imprimés, broderies, sequins, papilles, cuir, velours, dans un tourbillons de teintes. Rare et précieux. Je trouve les coupes moins intéressantes sur les hauts mais quelques magnifiques manteaux longs viennent racheter ça. Et puis, personne n'est parfait.

Manish Arora, c'est toujours la folie totale : une explosion de couleurs, d'accessoires, de dessins et de tissus. Devant les 3 premiers modèles, je dis "mouais", aux 3 suivants "waouh" et puis je me tait. La fantaisie de cet homme-là me sidère.





Manish Arora, hiver 2015-2016

Lanvin sort la grosse cavalerie. On y trouve un zeste de belles matières traditionnelles (cuir glacé, drap de laine), une pincée de grâce (robes de vestales), un peu de fantaisie (franges et fanfreluches façon Lanvin foufou). Le tout donne une silhouette riche et désinvolte.

Lanvin, hiver 2015-2016

 


Les trucs vus partout et un peu aïe, aïe, aïe :


Les pantalons tailles hautes : très joli sur Les Drôles de dames mais gros risque de baleineau sur Madame Tout le monde. Crainte numéro 2 : un déferlement de modèles en polyester premier prix chez H&M et consorts. Ca va piquer. Heureusement un joli modèle en velours ras, vu chez Sonia Rykiel, m'a remonté le moral.

Si t'as pas tes paillettes, t'es pas chouette : pluie de paillettes, sequins et autres lamés. Y en avait partout même chez Rick Owens, plutôt sombre, et en overdose chez Saint Laurent. Quand je vous disais que Tina Turner était indémodable.. Elle va se régaler, cette année. 

La monomanie de la semaine : les oeillets en métal. Plusieurs stylistes semblent avoir été atteint d'une frénésie de petits trous, posés en bandes ou surdimensionnés : chez Mugler, Véronique Leroy, Jacquemus, l'oeil était dans la couture et regardait le public.

Masculin ou rien : je ne compte plus les créateurs qui ont expliqué vouloir "travailler la veste d'homme". La chemise blanche, le pantalon nonchalant, la veste trop large, l'allure saccadée. Oui, on est des mecs, des vrais. La vraie folie sera bientôt de dire : "J'ai acheté une jolie robe".

Les belles surprises :


Le noir, c'est le nouveau noir. Bye bye le gris, le noir est revenu en force. Mais la mode aime les opposés, donc le blanc a la cote aussi. Mères de jeunes enfants, passez votre chemin.


Défilé Léonard, hiver 2015-2016

Le mélange des matières : bonheur, bonheur! Ces silhouettes monochromes ou en camaïeu forcent les couturiers à jouer avec les tissus et les cuirs. Mat / brillant, gros tricot / satin de soie, laine / cuir, etc. Très réussi chez Courrèges qui a fait sa première présentation depuis son rachat en 2012. Le mélange de matières est un moyen formidable de donner de la force à une tenue composée de basiques.

Le retour de l'accessoire : bon, c'est pas tout ça mais faut vendre. On ressort les ceintures, les sacs, les chapeaux. Les bijoux partout. Et puis un peu de maquillage, aussi. Les stocks de vernis sont écoulés, le rouge a fait une belle remontée ces derniers mois (gloss, laqués, mats, bicolore, nude, bordeaux, orange), passons aux yeux. Feu sur l'eye-liner. Le plus bel oeil ? chez Mugler. Fard appuyé chez Chanel et maquillage sous LSD chez Saint Laurent.


Je passe mon tour, merci Grazia.

Elles ont osé : plusieurs maisons sont sorties de leur zone de confort mais en douceur. Vionnet a osé plein de choses, assez différentes mais qui me semblent cohérentes ( à quelques silhouettes près, un peu moins équilibrées). Idem chez Léonard et Mugler qui retrouvent des femmes qui parlent de leur histoire sans sombrer dans un copié-collé passéiste ni une rupture qui fait crac. 




Vionnet, hiver 2015-2016

Coup de coeur : la collection dessinée par Julie Libran pour Sonia Rykiel, de jolies silhouettes qui ne se prennent pas trop au sérieux et qui fonctionnent. Rayures, maille, rien de neuf, mais regarder les mannequins défiler dans une librairie, un léger sourire aux lèvres, c'est un moment de bonheur. 


Sonia Rykiel, hiver 2015-2016

Perplexité devant Carven. Le nouveau duo de jeunes stylistes m'a touchée par sa sincérité mais leur travail me laisse un peu dubitative. Le thème choisi de La Parisienne m'a fait bailler d'entrée de jeu. Et si on passait à la Lilloise ou la Bordelaise, pour changer ? (la Marseillaise, elle a déjà inspiré Trussardi et Versace). Je n'ai pas non plus compris l'intérêt du gros bijou rond vu au cou de plusieurs mannequins. Mais les boutonnages de côté et le travail sur certains tops est très chouette, jolie idée aussi de penser au pantalon taille haute (même si en version fuseau, il fait déjà des hanches de douairières à des lianes de 50 kg, donc sur nous, ouche! ).

Prix des plus beau trench : Derek Lam, pour ses modèles aux cols immenses et arrondis.

Prix du défilé parfait : Elie Saab, pour sa forêt futuriste, sa super bande-son. Une machine qui ne laisse rien au hasard mais qui correspond à ses collections, qui elle-même répondent à ses clientes. Il a été un peu moins broderies scintillantes cette année, les ensembles montraient un air militaire marqué et ça lui allait bien.

Prix de la réconciliation : Chanel. C'est dans une copie de brasserie parisienne que les modèles ont défilé. Il faut dire que depuis quelques mois, on vit sous perfusion de Parisienne, elle a même été choisie comme fil conducteur du salon Première Classe. J'imagine très bien Karl dans son bureau : "Ah, ils veulent de la Parisienne ? Et bien, je vais leur en donner à manger. Je vais faire une brasserie, ils trouveront pas plus parisien. Et je vais broder les mosaïques Art décor sur les jupes, ils vont se régaler." Voilà pourquoi j'ai un faible pour cet exaspérant monsieur. Lui seul ose se moquer frontalement de nos hystéries.
Passé une poignée de silhouettes mémérisantes au point qu'on les croit échappées d'un stock  d'invendus, j'ai beaucoup aimé. Tout n'est pas comestible, il y a de l'acide mais c'est une collection qui détourne le blanc et noir, le tweed, les vestes, le matelassé, les chaînes, tous les dadas de Chanel, avec beaucoup de drôlerie. Et c'est portable par les clientes de 75 ans comme celles de 20 ans. 

PS : Aucun compte-rendu de défilé ne révèle si les rédactrices ont osé mangé les mini croissants disposés sur les tables. 

Edit : «Je voulais quelque chose de très français et quoi de plus français qu'une brasserie?" a déclaré Karl Lagerfeld selon Vogue. "Et ce devait être fait par quelqu'un comme moi, parce que si ç'avait été fait par un français, ça ressemblerait à un acte patriotique." J'ai pourtant l'idée que c'est un pied de nez.









Source photos : Style.com

stelda

11 commentaires:

  1. Merci pour cet article ( toujours piquant juste ce qu'il faut ! ) et ton compte rendu ! Car de mon côté, je n'ai rien vu des fashion weeks ( méga retard sur les tendances de l'hiver prochain ... mais ce n'est pas très grave puisqu'il y aura l'été au milieu pour rattraper tout cela :-) ) En vrai, je n'avais pas du tout envie de voir des silhouettes d'hiver et je préfère de loin lire des articles comme les tiens plutôt que ceux de magazines qui encensent toujours les mêmes créateurs.
    Même si ce n'est pas vraiment ( voire pas du tout ) portable, j'adore les modèles de Manish Arora, tellement colorés qu'ils suffiront à nous réchauffer l'hiver prochain même sans chauffage !

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    1. Merci Jonalys. C'est rare mais cette fois, j'étais contente de voir de l'hiver :). Peut-être tous ces jeux de matières ? Je les ai trouvés très réussis. Manish Arora, c'est quelque chose, en effet. Un éclat de bonne humeur.

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  2. Manteau sublime de Manish Arora!! Et après, j'ai cru voir plusieurs vêtements portables...plusieurs vêtements portables dans un défilé de mode!?! Aurais-je abusé de la compote de pommes?

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    1. Absolument pas, chère Anonyme :) Glamour a publié en mars un article très intéressant sur le sujet : l'explosion du "prêt-à-portable" chez les couturiers. Le terme est un peu hallucinant mais la réalité est là. Les marketeux ont compris que la crise + un changement de désirs poussent les femmes à acheter plus "sage". Donc les vêtements doivent être portables.
      Dans la réalité, hélas, tous ne le sont pas et pas par n'importe qui (cf Saint Laurent, accessible à une fille de 18 ans). Mais ce besoin de rentrer des sous ramène un peu de sagesse dans le milieu qui réalise que la mode ne peut survivre hors-sol, sans ses clientes. Et finalement, oui, les clientes ont un certain pouvoir :).

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  3. J'ai beaucoup aimé le défilé Rykiel (les manteaux surtout) et les silhouettes Lanvin. Si j'étais une liane je me verrais très bien habillée comme cela! :)
    Manish Arora, quelles couleurs!!! Pas fan des silhouettes mais l’explosion décadente vaut bien la peine à elle seule...
    Quand au défilé Jacquemus que je ne connaissais pas du tout, j'en pleurerai. C'est quoi cet air de fantome passé à l'essoreuse??!

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    1. Lanvin et Rykiel ne sont pas les pires, je pense qu'ils vont jusqu'au 40 :D. Comme disait Cécile Sépulchre, on attend toujours un couturier qui habille des gens "normaux"...
      Heureusement qu'il y a des Manish Arora pour nous secouer un peu!

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    2. Le souci de ces vetements là, c'est que meme s'ils faisaient des "grandes" tailles, elles ne tomberaient pas bien sur une silhouette qui ne soit pas si mince.
      Comme Madame Carven qui a l'origine a créé sa maison parce qu'elle a réalisé que couper 15cm d'ourlet pour que les robes aillent aux petites femmes ne suffisait pas à les rendre flatteuses pour des proportions différentes! :)

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  4. Très sympa ce récap, merci! Et je partage ton coup de coeur pour Sonia Rykiel!

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    1. Merci beaucoup Emilie. Rykiel, c'est du vrai prêt-à-porter et franchement, ça fait du bien aussi de voir ça!

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  5. Réponses
    1. Je t'en prie, Christine. J'avoue que je me suis fait plaisir ;)

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