On l'appelait Le Magnifique : Paul Poiret

Paul-Henri Poiret (1879 - 1944)

La nouvelle m'a pétrifiée, stupéfiée, effondrée, mise en émoi : fermée depuis 1929, la Maison Paul Poiret est à vendre. Si vous avez quelques sous, vous pouvez envoyer votre dossier par mail. Mais qui oserait toucher à Poiret ? 

Poiret, c'est le précurseur de Gatzby en vrai (et le physique avantageux en moins).
On l'appelait Le Magnifique et pourtant, Paul Poiret est mort oublié et ruiné. Il faut dire qu'à l'époque (mais aujourd'hui aussi), les deux sont généralement liés. 


Il organisait des fêtes grosses comme le Ritz : la soirée déguisée "Mille et deuxième nuit", en 1911, est restée célèbre pour ses tenues persanes imposées aux convives.  Durant "La Fête de Bacchus" en juin 1912, les invités auraient descendu 900 bouteilles de champagne dans la nuit. Pour "Les Nouveaux riches", les huîtres servies contiennent des colliers de perles.

Quand il ouvre sa maison de couture en 1903, il supprime les corsets et la ligne en S chère à la Belle Epoque. Il commence par des robes à la coupe Empire, puis des robes drapées retenues aux épaules. On lui doit des jupes longues un peu tulipes qui, dit-on, faisaient maugréer les élégantes car elles entravaient leur démarches. Elles les portaient quand même. 
Paul Poiret, c'est la ligne "abat jour", ces tenues en deux parties qui s'évasent, le kimono. Ce qui nous reste de Poiret, c'est l'incroyable richesse des matières : un manteau de velours bordé de fourrure, une robe de mousseline brodée de pierreries, des lamés or. Et un feu d'artifice de couleurs, d'imprimés. 

Paul Poiret a inventé à peu près tout ce que firent ensuite les couturiers : il a fait dessiner des tissus par des artistes (Vuitton, Hermès), créé des costumes de scène (Lacroix, Mugler), fait des shows monstrueux (Galliano), imaginé des lignes accessoires (Chanel) et le lifestyle (Ralph Lauren), bousculé les codes sociaux (Gaultier, Chanel), inventé de nouvelles silhouettes féminines (Saint Laurent, Dior), appliqué la promotion commerciale, injecté des influences ethniques (Saint Laurent, Kenzo), utilisé tour à tour les couleurs, les matières, la coupe (et parfois les 3 à la fois).

Poiret est d'abord un dessinateur, ce qui explique son intérêt pour les arts décoratifs et l'art en général, qui est la passion de sa vie. En 1919, Picasso et le cubisme lui inspire l'Arlequinade. Il travaille avec Paul Iribe, Raoul Dufy, Lepape, qui réaliseront de magnifiques catalogues pour ses collections et des motifs exclusifs pour ses tissus. C'était le premier à imaginer des collaboration avec des artistes, puis à s'inspirer de ses voyages, des spectacles et des oeuvres qu'il voyait pour imaginer des collections. Les influences ethniques avaient déjà été utilisées dans la mode mais il est le premier couturier à y penser. 


Il lance des objets dérivés : éventails, écharpes, bijoux, turbans, mobiliers... et surtout, une trentaine de parfums dont chaque flacon est une oeuvre d'art et conçu comme une mise en scène. On lui doit aussi le magazine masculin Monsieur qu'il créé en 1919 avec Jacques Hébertot.

Mais la Grande Guerre change le monde. Dans les années 1920, Chanel monte, Poiret descend. Les femmes sont lasses d'être parées comme des châsses, elles veulent du sportswear pour jouer au tennis et se baigner. Bien qu'il soit tout à fait capable de faire des lignes épurées, comme en témoigne la robe du soir ci-dessous, Paul Poiret n'est plus dans l'air du temps. Il est emporté par les Années Folles.

La maison de couture Paul Poiret disparaît en 1930 et le génial couturier meurt en 1944, abandonné par sa femme et complètement ruiné.

Qui va racheter Paul Poiret en 2014 ? C'est le père de la mode moderne. Qui pourrait lui succéder ? Poiret était génial parce qu'il avait une sensibilité très particulière et en avance pour son époque mais depuis, tout ce qu'il a fait a été repris, revu, réutilisé et comme Schiaparelli, difficile d'imaginer les ressusciter. Je pense qu'on ne peut que se demander ce qui ferait vibrer Paul Poiret aujourd'hui : quelle musique, quel film, quel créateur de mobilier l'enthousiasmerait ? A qui demanderait-il de lui dessiner un catalogue ? Quelles actrices remplaceraient Isabel Duncan et Colette ? Ca me titille tellement que si j'avais des euros en trop, je rachèterai la maison pour tenter le coup avec deux stylistes que je connais. Ou alors, sagement, je rendrai hommage à Paul Poiret en ouvrant une école de formation qui perpétue la curiosité, l'ouverture d'esprit et la fantaisie de celui qui fut le premier créateur du XXe siècle. Celui à qui l'on doit la fameuse loi de Poiret

Manteau Paul Poiret, 1919


Robe du soir de Paul Poiret, 1922

stelda

21 commentaires:

  1. dis donc, l'intemporalité de ces vêtements, c'est dingue... On verrait très bien ces deux pièces en 2014 à une FW, portées par Miroslava Duma ou Ulyana Sergeenko, ça ne choquerait même pas! :-)

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    1. Le temps est impitoyable pour les vêtement plus encore que pour nos rides :) Quelques décennies montrent bien la richesse d'un créateur et la vacuité d'un autre.

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  2. Nous les femmes, on lui doit tant, il nous a libérées du corset, de cette prison vestimentaire, le MLF a continué ce mouvement tant d'années plus tard en enlevant le soutien-gorge (bien que, à l'heure actuelle, la guêpière revient à la mode...)
    La robe du soir de 1922 est tout simplement sublime et indémodable !

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    1. C'est aussi Poiret qui a mis le soutien-gorge à l'honneur, par l'intermédiaire de ses clientes qui voulaient porter ses robes Directoire mais ne s'imaginaient pas passer du corset à ... rien!
      Cette robe est incroyable, en effet.

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  3. Tu deviens lyrique quand tu en parles! :)
    J'adore cet artiste, découvert quand j'avais 12 ou 13 ans. Il etait touche à tout, bigger than life.
    Comme tu le dis, qui aura les épaules pour reprendre cette maison?...

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    1. J'avoue : cet homme a profondément marqué la mode, jusqu'à aujourd'hui. "Bigger than life", c'est tout à fait ça. Un héros moderne, plein de grandeur par la beauté qu'il voyait et créait et de décadence par les excès qu'il aimait : l'argent, l'éblouissement...

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  4. Dix huit ans que je veux reprendre cette maison et elle est à vendre? Mon Dieu apportez-moi mes sels!

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    1. Marrant comme je ne suis pas surprise! :)
      Plus qu'a trouver le financier?

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    2. Appelons nos cousins d'Amérique, vite!

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  5. Alors là, je me demande bien qui pourra gérer un tel patrimoine... Le seul qui aujourd'hui a un peu de l'esprit Poiret, pour moi, c'est Dries Van Noten. Il n'y avait qu'à visiter l'expo des Arts Déco pour s'en faire une idée. Mais ce n'est pas lui qui rachètera le nom, donc mystère...

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    1. Oui, Dries Van Noten est tout à fait un héritier de Poiret. Le même amour des tissus, des imprimés, des matières, la même façon de penser un peu à côté du système tout en ayant trouvé le sien.

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  6. Merci pour ce bel hommage ! Très intéressant !

    Estelle
    lamodeestunjeu.fr

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    1. Merci Estelle :) Il y avait un petit moment que je n'avais pas fait de portrait de grand couturier et ça me manquait. La vente de Poiret était une bonne occasion d'en parler.

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  7. La phrase de Gaëlle dit tout : "je me demande bien qui pourra gérer un tel patrimoine..." Nous ne sommes plus dans la mode, mais dans la gestion des grandes fortunes ! Les maisons de mode ne sont plus que des marques avec un semblant d'univers dont la principale fonction est de faire vendre ce qui rapporte - la maroquinerie, les cosmétiques, les parfums... Elles ressemblent de plus en plus à des coquilles vides habitées un temps par un "directeur artistique" (la plupart du temps il n'est même pas couturier), qu'elles changent régulièrement, au risque de devenir elles-mêmes interchangeables dans notre esprit. La couture na plus d'importance : combien de maisons ont été fondées dans les dix dernières années ?

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    1. Ca... plus encore que les changements de société, c'est l'arrivée des grands groupes financiers qui a laminé la fantaisie. Faut que ça se vende, et puis 'est tout. Le plus possible, à tout le monde, tant pis si les artisans sont laissés de côté, le savoir-faire oublié, l'imagination bridé. Sauf pour créer du buzz... Mais bon, je me raccroche à la Loi de Poiret et la roue tournera :).
      Il y a eu d'excellents couturiers ces derniers années (et quelques créations de maisons, comme Yiqing Yin, Roland Mouret, Serkan Cura, Rabih Keirouz, Julien Fournié, Iris Van Harpen...) mais ils sont écrasés par les grands noms qui ont une force de frappe disproportionnée à leur talent. Et on leur demande souvent de faire du commercial, ce qui les freine, les fait parfois arrêter sauf s'ils décident d'être réellement en marge, comme Serkan Cura qui a choisi d'être autonome et de s'autofinancer.

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  8. Peut-être trouvera-t-on quelqu'un de génial pour lui succéder. Je veux encore croire que l'on aura des couturiers innovants et inventifs et pour certains malgré un lourd passé.
    J'ai beaucoup aimé cet article.

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    1. Il y en a beaucoup de talentueux, reste à savoir si on les laisse s'exprimer ou si leur demande de faire comme le voisin parce que ça marche.

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  9. Je croyais que c'était Gabriel Chanel qui avait supprimé le corset...
    Je ne sais pas si quelqu'un rachètera cette maison, le monde de la haute couture ne va pas bien, si leurs dérivés n'existaient pas, je pense qu'ils arrêteraient tous. Plusieurs noms n'existe déjà plus.

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    1. Et non, ce n'est pas Gabrielle Chanel, d'autres y ont pensé avant elle, mais elle a démocratisé ce style. Ses créations très sportswear ont d'ailleurs contribué à la chute de Poiret.

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  10. Merci pour ce petit moment de culture...ça fait du bien!

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    1. Merci à toi pour ce gentil commentaire, Karine.

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