On a botoxé les années 90


C'était une époque où l'on pouvait rire de tout. Où le rire n'était pas une stigmatisation mais une manière de nous mettre face à nos ridicules. Parce qu'on est tous un peu ridicule, chacun à notre façon. On est toujours un peu étrange pour celui qui ne vit pas dans notre monde. 

On écoutait La banlieue, c'est morose et on rigolait. Normal, on était raciste. Et le lendemain, on écoutait Auteuil, Neuilly, Passy et on se bidonnait. Au lieu de dénoncer ces dangereux Français moisis sur Twitter. Et puis on se finissait avec C'est toi que je t'aime.

On était bête. Un peu naïf. On rigolait. De tout : des hommes, des femmes, des gros chasseurs beaufs et des participants aux jeux télévisés, des caissières, des infirmières, des ados en fushia et des ados en jogging, du prof de sport qui devient philosophe et du péteux à particule, des flics et des chanteurs à la mode. On stigmatisait grave. Je n'en ai pas honte. Est-ce que je suis un monstre ? Je pense que c'était une excellente façon de nous montrer à quel point il est grotesque d'enfermer chacun dans un rôle immuable. 


Les Inconnus, c'était nos fous du roi. Gilles Lecuppre, enseignant l'histoire médiévale à la fac de Nanterre, a rappelé l'importance de ce rôle :
"Le fou est le spécialiste des mots. Son répertoire est large, des devinettes aux histoires en passant par les chansons et autres sarcasmes. Et sa liberté d’expression est immense : ne peut-on pas tout dire sous le déguisement du fou ?
Sa mission première reste la drôlerie : il se moque du roi, voire de ses visiteurs. Mais il est bien plus qu’un simple amuseur. Alter ego du roi, il lui rappelle en permanence ce qu’il est (un homme) et ce qu’il ne doit pas devenir (un tyran). Tous les traités de gouvernance du Moyen-Âge (les « Miroirs des Princes ») insistent sur ce rôle : par son extravagance, le fou met le pouvoir en perspective. Il est un garde-fou, en somme.
Sa folie, réelle ou supposée, l’autorise à intégrer dans son discours les choses qui déplaisent et que les autres courtisans ne peuvent se permettre de dire. Il a le privilège tortueux de remettre le roi à sa place. En un sens, on peut aussi considérer qu’il représente une certaine opinion publique."
Ce n'est peut-être pas un hasard si les bouffons disparaissent à partir du 17e siècle. L'époque devenait plus prétentieuse. Rendez-moi mes fou-rires insouciants. Rendez-moi Les Inconnus. Aujourd'hui, ils ne pourraient plus écrire une seule de leur chanson ni jouer un seul de leur sketch sans être poursuivis pour appel à la discrimination des populations fragilisées, au sexisme, au racisme. Du coup, ils font des films plats comme des crêpes. Notre époque crève de lissitude. 


J'avais déjà fait des bonds quand on avait effacé la clope de Tati, celle de Delon... Comme si ces ex-étoiles du cinéma risquaient d'influencer un mouflet de 14 ans ; en 2013, il y a plus de chance qu'il copie Rihanna ou Jay-Z en tortillant ses fesses dans un string léopard ou en sifflant une fille qui passe. Et ce qui m'a fait sortir de mes gonds il y a quelques jours, c'est voir certains dénoncer l'Olympia de Manet comme étant une oeuvre raciste. Et sexiste, pour faire bonne mesure. L'ironie du sort, c'est que le malheureux était taxé par les bien-pensants de son époque d'éloge de la prostitution.

Il y a une différence entre se voiler la face et voir le diable partout. Oui, la dernière campagne de Samsung est débile. Mais je n'ai pas envie d'appeler à son lynchage pour autant. Parce que si ça continue, OPI n'osera même plus sortir de vernis rose de peur d'être accusé de sexisme. Et moi, j'aime bien le vernis rose.

stelda

27 commentaires:

  1. Alors pour le coup, je ne risque pas d'être inquiète. Je ne sais pas qui critique la pub de Samsung mais il m'étonnerait fort qu'un groupe de pression quelconque s'avère si puissant que le rose en vienne à être banni de la déco des objets de consommation.
    C'est sûr que cette pub est régressive à souhait. Clamer *la vie en rose* en pleine période de crise, c'est chercher l'attention des grandes rêveuses.
    Pour le reste, clairement, soyez rassurée, vous n'êtes pas un monstre. :-) Nina

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    1. J'ai pris cette pub au 2° degré, ce qu'il me semblait impossible à faire avec celle d'OPI, par exemple. Celle de Samsung ne vole pas haut mais je ne l'ai pas trouvé méchante.
      Par contre, je pense que cette hantise du sexisme, du racisme et autres -ismes finissent par tétaniser les créatifs.
      Merci, Nina, oui, vous me rassurez ;-). Vraiment.

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  2. Quel bonheur, les Inconnus. Quels génies aussi. Celle ci reste pour moi le summum du poilant:

    les Inconnus, et vice et versa

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    1. Leurs chansons me font hurler de rire. C'était vraiment, vraiment grandiose. Parodier tous les chanteurs à la mode, fallait oser.

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  4. Perso, la pub qui me sort par les yeux, c'est celle pour les canapés avec les hyènes, complètement misogyne, c'est dingue ! C'est comme pour le rose, elle joue sur les clichés. Mais soyons honnêtes, les bonnes pubs, y'en a vraiment de moins en moins, voire plus du tout... les pubards ont perdu toute inspiration !
    Et Tati, ou Lucky Luke sans clope, franchement, je ne comprends même pas qu'on ait laissé faire un truc pareil ! Ces oeuvres ne sont-elles pas protégées ?

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    1. Roooh, mince, je l'ai loupée, celle-là mais d'après ce que tu décris, j'ai échappé au pire.
      Les pubards n'osent plus rien. Tout doit être consul. Et paradoxalement, certaines marques font des pubs vraiment choquantes dans le seul but de faire parler d'elles. Et parfois, pseudo-choquantes (comme celle pour la box Numéricable, récemment). Et les associations se jettent dans la brèche comme des poules sans tête.
      Pour Tati, je ne sais pas mais difficile de résister à la censure gouvernementale...

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    2. Gaëlle : La pire pour moi est celle avec les lapins pour représenter la famille nombreuse (toujours de la même marque de canapé) ! D'un côté c'est tellement cynique que je me demande si ça n'est pas là la liberté de ton dont parle Stelda !

      Quant à la pensée bien lisse, il suffit d'ouvrir le Grazia et de lire les passages sur les gens qui ont le malheur de n'avoir pas la même opinion bien pensante qu'eux sur des sujets sociétaux !

      Bref......

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  5. C'est d'un triste cette société qui veut tout lisser.

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  6. Irremplacés Inconnus en tout cas dans leur genre. Tu as raison difficile de rire de tout dans les journaux ou autres espaces publics sans risques. C'est pas du botox, c'est une ceinture de chasteté !!

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    1. Chaque fois que je regarde les Inconnus, je me marre et je me sens mieux.

      On ne tolère plus que ceux qui enfoncent les portes ouvertes. "Une ceinture de chasteté", énorme! C'est tout à fait ça.

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  7. Ahh enfin le voilà ! Je suis à 100% pour cette ligne de pensée, assez de ce politiquement correct qui nous corsète et nous rends muet par autocensure. Et merci les US et les UK pour cette tendance dont nous nous passerions bien. Serions nous devenus plus "sérieux" depuis la fin des années 80-90, plus réfléchis ? J'en doute fort mais, en tous les cas, moins prompts à rire ça c'est certain, moins enclin aussi à l'auto dérision et au positivisme. Et cela dans de nombreux domaines. Aurions nous peur de nos ombres ? Je regrette les Desproges, Coluche, Bedos et autres pour leur liberté de parole, les Thierry Le Luron et Michel Polac qui, sans être tous de mon gout, avaient au moins le courage et la possibilité d'exprimer leur différences et de faire rire avec ou polémiquer mais toujours avec aisance. Maintenant c'est ...mou, il ne faut pas choquer quiconque sous peine de se voir adresser un interdit. Attention ! Je ne fais pas l'apologie de la critique ou de l'injure comme certains, juste ne pas se retenir de rire et de moquer. Je préfère des personnes comme Coluche que de lire sur Twitter ou Facebook ou ailleurs des messages haineux, ANONYMES ou voir des crétins exhiber leurs bêtises via leurs smartphones. Bref, profitons encore des blogs où l'on peut s'exprimer, écrire merdoisse si l'on veut. Je suis petite, je le dis, si j'étais grosse je le dirais aussi (ce n'est pas le cas). Il faut parfois arrêter de se cacher derrière son petit doigt (j'aime bien cette expression) et assumer les choses en face, savoir en rire, comme des adultes, normalement.

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    1. Une société tenue par le politiquement correct et la pression législative me semble assez malsaine.
      Il y a un juste milieu entre faire un sketch clairement antisémite (ou anti-noir, comme le sketch sur le génocide rwandais, que j'ai trouvé vraiment violent) et ne plus oser moquer gentiment les travers de certaines professions, ou de certaines classes de la société.
      Comme toi, je pense que le rire, c'est parfois ce qui nous aide à prendre de la hauteur.

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  8. C'est comme le livre "Tous à poil" qui fait tant polémique aujourd'hui, si on en parlait moins, je crois que ce serait plus simple !

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    1. Je serais curieuse d'avoir l'avis de pédopsy sur ce livre. Je ne suis pas sûre qu'il faille désinhiber les enfants à 3 ou 5 ans. Ca gêne qui, qu'ils soient pudiques ? Ce qui est plus malsain, c'est qu'on leur colle ensuite des complexes à grands coups de photoshop et de mannequins ou de sportifs "parfaits" :-)

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  9. Merci !
    Merci !pour ce recadrage :) j en avais oublié le fou. Et c est vrai qu on en a besoin. Est ce que notre époque nous force à tout prendre au 1er degré?

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    1. Oui, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si on rit moins de 2 mn contre 20 mn il y a 100 ans. On les disait pourtant bien plus malheureux que nous. Il y a quand même un problème ;-). Allez, hop! Au prochain post, on rigole!!!

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  10. Je suis tout à fait d'accord avec toi. Mon dernier bond suite aux infos. Retirer certains livres de bibliothèques.
    Pourvu que cela ne se fassent pas.

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    1. Bien sûr que non, cela ne se fera pas. Ne t'inquiète pas ;-)

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  11. A force de vouloir tout réglementer et cadrer, qu'est-ce qui va rester ? L'une des matchingpoints est d'origine allemande, et elle est toute surprise, la France lui paraissait un pays de liberté et de tolérance...

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    1. Ca... c'était avant ;-). Dans les années 90.

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  12. Moi aussi je suis à fond d'accord avec toi. Je voulais poster un papier assassin tout à l'heure sur mon autre blog, mais j'ai préféré laisser descendre la colère pour m'y pencher dessus ;)) J'en ai ras le bol aussi de toute cette répression larvée qui nous retire un peu plus de liberté chaque jour. Je ne sais pas à quoi va ressembler le cinéma d'ici quelques années, mais ça me fait peur. Et tout ce mélange des genres ne me plait pas non plus. Les nouvelles générations ont déjà l'esprit assez embrouillé.... pourquoi on ne leur apprend pas qu'il faut cultiver les différences, et que c'est ça qui nous enrichit !!? Les réseaux sociaux aussi y sont pour quelques chose, ils font monter la parano collective ou nous rendent séniles, c'est assez désespérant.. bref ! Je suis en colère aussi
    Super papier Stelda, merci

    Sylvie

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    1. Merci Sylvie. C'est très paradoxal, parce qu'on va tomber à bras raccourcis sur Tintin au Congo (écrit il y a 100 ans et raillant les moeurs de l'époque) mais on va encenser Nymphomaniac... Ca me stupéfie.
      Je discutais avec une camarade ce midi et lui disais exactement ce que tu dis : il faut apprécier les différences et cesser de tout "normaliser". La différence ne rend pas inégaux. C'est fou, de penser ça! Aussi fou que de penser que les autres valent moins que nous.

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  13. Autant je suis d'accord avec ce que tu dis sur les inconnus (je suis ultra fan de leurs chansons, qui en plus se moque vraiment de tout le monde donc pas de soucis) j'ai plus de mal avec la pub samsung (on parle bien du galaxy note 2 ?). Pour moi, les créatifs reprennent justement trop souvent les stéréotypes et clichés sans faire quelque chose de drôle... et s'ils changeaient un peu ? Si ils prenaient autre chose qu'une recette toute faite et qui "fonctionne" (apparemment, puisqu'un paquet de marque reprenne les codes) ?

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    1. Je pense qu'il faut vraiment les deux : certaines pubs fonctionnent bien avec des recettes toutes faites et d'autres auraient besoin d'être plus originales :-)
      Pour moi, les produits high-tech gagnent à utiliser les codes vus et revus.

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