Marine les pieds dans le chèche

C'est fascinant de voir à quel point la mode a pris une importance démesurée chez les politiques : tous ou presque l'intègrent aujourd'hui à leur storytelling de campagne. Paradoxalement, la mode garde une connotation futile et beaucoup s'inquiètent de voir la politique ramenée à une longueur d'ourlet ou à une montre.  

Ceci n'est pas un chèche : c'est une écharpe

Ils auraient tort. Après avoir tenté en vain de contrer la com' bien rodée de Marine, c'est peut-être un bout de tissu qui va la couler et leur offrir sa tête sur un plateau. Je ne saurais trop conseiller, une fois encore, à nos chers politiques, de s'adjoindre les services d'un spécialiste de la mode (un vrai, hein, pas celui qui déguise Rihanna) : pour rhabiller Madame, connaître l'histoire des accessoires ou savoir que les cheveux teints, ça craint. Et puisque la plupart d'entre eux sont incapable d'assumer leur rôle politique (au sens grec du terme), qu'ils assurent au moins du côté modeux. Parce qu'être si boiteux des deux côtés, c'est désolant.
 
Mais revenons à nos moutons et penchons-nous sur nos chers chèches (je vous défie de prononcer cette phrase avec du gâteau au chocolat dans la bouche). Marine Le Pen elle-même, donc, low-profil modesque s'il en est, se transforme en critique de mode. En traquant dans les replis du chèche une nouvelle signification, outre qu'elle a perdu une bonne occasion de se taire, (j'ai beau être une fervente adepte de la mode comme angle sociologique, il y a des moments où elle est un non-objet), Marine Le Pen a écrabouillé 100 ans d'histoire d'un accessoire de mode. Si ce n'est pas malheureux... 
Méconnu, le chèche a pourtant une histoire aussi longue que lui. Que l'on soit bien clair : les milliers de modèles que l'on trouve actuellement à chaque coin de boutique n'ont rien à voir avec le véritable chèche. Née dans le désert, cette bande de coton mesurant quatre à huit mètres se plisse à volonté et s'enroule selon une savante méthode. Sa longueur permet de couvrir la tête, le cou et une partie du visage.
Porté à l'origine par les Touaregs, les troupes françaises postées en Afrique du Nord se l'approprient rapidement. Il faut dire que cette bande de coton sert à tout : elle protège le visage du soleil, du vent, des nuages de sable, mais permet aussi de s'essuyer la bouche, les yeux, voire le nez. Elle peut se rouler en ceinture, réchauffer le cou le soir, remplacer un bandage. Elle est solide, souple, absorbe la sueur et préserve également du froid la nuit. Le chèche ne se repasse jamais, sa longueur et la souplesse de son tissu forment les plis naturels qui permettent de l'ajuster. C'est le meilleur ami des légionnaires, des tirailleurs et des spahis. 

Les troupes coloniales le ramènent en France dans leurs paquetage. Dans les années 80, la connotation militaire se substitue peu à peu à la connotation exotique et le chèche glisse autour du cou des élèves du Pritané ou de Saint Cyr. Le chèche beige se chine dans les surplus militaires, il est de tous les camps scouts (où il sert à tout, y compris de manique pour retirer les gamelles du feu). Il se porte alors assorti à un pantalon de couleur sable et une coupe courte. 

Au milieu des années 2000, sous l'impulsion d'un styliste, le chèche perd brutalement son statut de symbole versaillais pour acquérir celui d'accessoire trendy. Il fleurit en rose, en rouge, en vert anis, bleu pervenche, en lilas et en moutarde. A carreaux, à rayures, frangé ou à pompons. On le croise chez Merci, Monoprix, aux Galeries Lafayette. Il se mèle à un slim, à une barbe, des cheveux un poil trop long et un sac à main. 
 
Accroché au cou des jeunes "aventuriers du bitume", comme raille David Abiker, le chèche avait perdu toute aura sulfureuse. Bien sûr, ces erzatz en satin, en mousseline de coton, en laine ou en viscose sont de pâles reproductions des chèches nord-africains. Mais ils ont le mérite de nous avoir changé de la sempiternelle écharpe en cachemire bordeaux ou sapin et de sortir un peu de l'écharpe à carreaux style Burberry : c'est donc une idée de cadeau à garder pour Noël (autre option so trendy : le noeud pap').

Pour résumer, un vrai chèche :
  • mesure plus de 2 mètres (et normalement, 4)
  • est en toile de coton ou plus rarement de lin
  • de couleur noire, kaki, beige, blanche, indigo.
Sinon, c'est tout simplement une écharpe!

stelda

26 commentaires:

  1. c'est vrai qu'elle a perdu une bonne occasion de se taire (enfin comme à chaque fois qu'elle ouvre la bouche en fait, enfin selon moi ), ça lui ferait peut-être du bien de lire un peu ton article !

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    1. Là, je suis restée bouche bée : c'était complètement surréaliste, on aurait dit un sketch.

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  2. Ah Ah !! Super. Peu de connexions pour moi donc peu de commentaires, bises du Sud Stelda !

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    1. Profites-en bien surtout ;-) Bises grisouilles!

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  3. Je découvre à nouveau plein de choses, je vais pouvoir me la péter en société eh eh :)

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    1. Malheureusement, le chèche ne fait pas écharpe de portage :D

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  4. J'en ai gardé un des années que mon père avait ramené du Maroc. Il était beige, très léger et large et long. Une merveille. Mais quand je croise un étudiant/rebelle/anarchiste le porter, généralement celui à carreau noir ou rouge avec les pompons, ça me désole ;D
    Sylvie

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    1. Je trouve ça triste aussi. Et sans parler que ça se rapproche plus du keffieh qui, lui, a encore une autre signification et une histoire bien différente!

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  5. Je ne me lasse pas de ces articles "histoire d'un objet", alors mille merci ;)
    Bises

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    1. Merci Lilly :) Si tu as un suggestion, un objet dont tu souhaites que je décortique la vie et l'œuvre, n'hésite pas à me le dire . Bises

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  6. Hello Stelda,
    Chèche qu'il a l'air pas mal le mannequin en haut là ;)
    (Je sais elle est facile,mais c'était tentant...)
    Merci d'enrichir ma culture modesque, j'ignorais tout de cette histoire!
    Bises et bonne semaine ♡

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    1. C'est ce que je me suis dit en trouvant l'image : un faux chèche mais un vrai beau gosse :D
      Bonne semaine à toi aussi, Ellen et encore bravo pour ton superbe article d'aujourd'hui.

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  7. Ben il est perdu mon com !!!
    Je disais donc j'aime quand tu nous expliques la mode
    Gros bisous ma Stelda

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    1. Merci, Sylvie. J'avoue que la mode est un sujet sans fond, chaque objet a une longue histoire... Gros bisous!

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  8. beau sujet encore une fois, le conseil mode en politique c'est difficile, Sego a frolé le ridicule en changeant et rechangeant de style très brutalement, sinon ce que tu ds sur le cheche est très instructif

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    1. Merci beaucoup Valentina. C'était en effet très étrange, ces changements... Au moins 3 ou 4 en 5 ans. J'aimais sa période Paule Ka, ça lui donnait l'air frais, carré, dynamique et chic. La posture Delacroix, en revanche, no way!!

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  9. Coucou ma Stelda, heureuse de pouvoir enfin être de retour.
    Vraiment contente de te retrouver.
    Pleins de gros bisous.

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    1. C'est réciproque! Quel plaisir de te relire, Lilly :)

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  10. J'adore porter le chèche, l'indigo est mon préféré. - N.

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    1. Si j'avais su, je vous aurais dédicacé l'article :)

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    2. Oh c'est chou, je ne sais quoi répondre. Alors je vous fais une bise. - N.

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  11. J'en porte régulièrement, c'est super pratique.

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    1. Oui, c'est tout terrain et multi-saisons ;-). Un vrai bon ami.

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