Le tatouage : entre douleur et mémoire


Peut-on suivre la mode dans le cas d'une modification corporelle ? Il y a eu la vague des tatouages tribaux, puis celle des tatouages Old School, des citations. Voilà maintenant la tendance du tatouage abstrait. 

Tatouage et mode sont à la fois liés et opposés. Liés, parce que le tatouage, historiquement, a toujours eu valeur d’identité, qu’elle soit revendiquée comme appartenance à une communauté ou à un individu. Opposés parce que le tatouage est né comme un rituel de transmission. En Polynésie, d'où vient le mot (formé de ta et tau, signifiant marque des esprits), il est toujours sacré. Les guerriers maoris étaient marqué d'un moko, sorte de passeport biométrique avant l'heure : sur chaque partie du visage, un dessin indiquait le rang social, le métier, le statut marital... Chaque tatouage était donc unique et était apposé uniquement sur les guerriers devenant adultes.

Le tatouage arrive dans la mode au début des années 90. On le retrouve beaucoup chez Jean-Paul Gaultier qui l'utilise pour une ligne de vêtements, comme symbole de son parfum Le Mâle et fait défiler des mannequins tatoués (en particulier le fameux Zombie Man, tatoué des pieds à la tête). Il passe des gros bras des chanteurs de hard rock aux stars grand public : Amy Whinehouse, Beth Dito, Miley Cyrus, Angelina Jolie, Rihanna, Marc Jacobs, Lady Gaga, Eva Longoria, Victoria Beckham, Robbie Williams, Lio, Cristina Ricci, Johnny Deep... La liste de stars non tatouées est sans doute plus courte.


Pour le Larousse, le tatouage est l'introduction par scarification jusqu'au niveau du derme d'un ou de plusieurs colorants formant un dessin bien déterminé. 
ou Marque, inscription, dessin indélébiles pratiqués sur la peau à l'aide de piqûres, de colorants.
C’est un type de modification corporelle. Ce dessin n'est pas anodin. Il grandit et se déforme ensuite avec le corps. Même entré dans les moeurs, débarrassé de sa connotation stigmatisante, le tatoo garde un caractère sacré. Fin août, devant la colère des communautés Maoris, Nike a dû retirer de la vente une ligne de t-shirts ornés de dessins tribaux :
(...) le sacrilège se traduisant de façon symptomatique dans l'absurde : ces tatouages sont traditionnellement destinés à des hommes, or ils ornent ici des vêtements pour femmes ; ils sont voués par essence à désigner l'identité individuelle de celui qui les porte (généalogie, rang social, exploits, etc.), or leur production en série supprime cette "aura" singulière ; aux tatouages véritables gravés dans la chair de celui qui a souffert lors de leur inscription, vient s'opposer ici la "seconde peau" du vêtement qui permet d'enfiler et de se débarrasser des tattoos comme on change de chemise, etc.En séparant la forme du tatouage de sa signification, Nike a fait apparaître deux choses. D'abord, le fait que les logos sont peut-être trop souvent des marques auxquelles il manque l'esprit : ils ont le ta sans le tau, en quelque sorte – l'enjeu d'une éthique pour eux étant alors avant tout d'insuffler de l'esprit dans leurs démarches, avant même de chercher à se moraliser. Ensuite, l'impair de Nike permet de révéler en creux l'importance dans nos vies d'une dimension symbolique et magique, irréductible à l'ordre de la consommation et de la prise de possession. in Le Monde
Découverts dans les îles du Pacifique  par des navigateurs occidentaux à la fin du XVII° siècle, le tatouage fascine immédiatement les Européens mais se retrouve doté d’une réputation sulfureuse. A l’époque, au-delà de la réprobation des religieux pour qui le tatoo était une profanation du corps créé à l'image de Dieu, il est perçu comme un signe de contrainte, de violence et de barbarie infligé par des primitifs.

Entre fascination et répulsion, le tatouage est longtemps un spectacle : aux XVIIIe siècle, de riches Anglais collectionnaient des têtes tatouées et jusqu’en 1930, des hommes gagnent leur vie dans des cirques et des foires après s’être fait presque entièrement tatoués (le visage était souvent épargné afin de ne pas se couper entièrement de la société occidentale). Le tatouage s'enferme pour trois siècles dans une image de marginalité et de perversion. La suspicion du tatoué criminel et dérangé va basculer vers une vision négative qui perdure dans certains écrits jusqu’en 1960. Avec quelques exceptions, comme dans le fameux film Le Tatoué :


Du début du XIXème au XXème siècle, les deux groupes majoritairement tatoués sont donc les criminels et les marins. Le tatouage des premiers découle de leurs contacts réguliers avec d’autres populations et d'autres cultures. En Angleterre, au début du XXème siècle, 90 % des marins de la Royal Navy étaient tatoués et en 1960 on estime qu’environ 65 % des marins américains se faisaient tatouer avant la fin de leur engagement. Chez les marins, le tatouage peut être assimilé à un rituel, l’éloignement crée le besoin de renouer avec un lien de communauté et cette tradition maritime tient aussi du fait que des tatoueurs fameux,  conscients de la clientèle potentielle, s'installaient dans les ports.

tatouage abstrait

Les tatouages étaient effectués sans dermographes mais la résistance à la douleur avait alors une valeur de l’affirmation de la virilité des hommes qui se faisaient tatouer. On retrouve chez les marins, mais aussi les soldats, cette symbolique de la virilité masculine ; elle transparaît aussi souvent dans les motifs choisis, l’image de l’absence des femmes ou des êtres aimés. Des noms et des initiales féminines sont alors représentés sur les corps de ceux qui voient rarement leur famille ou leur amante. Une façon de s’approprier sur soi les personnes absentes, l’expression avoir quelqu’un dans la peau est prise au sens propre et permet aux hommes de posséder une mémoire visible, de rappeler que leur vie est au-delà de leur métier.

Cette image des femmes se retrouve évidemment aussi dans les prisons. Mais dans cette situation le tatouage trouve une autre explication. Les détenus y affichent leur sentiment de groupe qui coexiste et partage la même privation de liberté, mais par le biais du tatouage, ils retrouvent aussi quelque chose de personnel, d'unique, que personne ne leur volera et marquent leur liberté. Le corps devient mémoire et revendication d’exister malgré l’enfermement. 


Protecteur à l'intérieur de la prison, le tatouage devient ensuite un piège, une stigmate : la liberté acquise dans la prison disparaît à l’extérieur. La marque indélébile rappelle les marques d’infamie existantes depuis le XIVe siècle avec par exemple la lettre M imprimée sur le front des mendiants professionnels condamnés à la prison, la fleur de lys associé à une ou plusieurs lettres pour marquer les criminels : GAL pour les anciens galériens, V pour les voleurs... et le code noir, qui régit l'esclavage dans les colonies, impose en 1685 une fleur de lys sur la peau de tous les fugitifs. Au Japon aussi, le tatouage était une marque identifiant les criminels. Avec les nazis, la marque au corps sera le symbole de l’horreur. 

Plus violemment, le tatouage a été utilisé comme signe d'appartenance : les légionnaires romains étaient tatoués d'un aigle. En Grèce, les esclaves portaient le nom de leur maître. Idem chez les prostituées, parfois marquées par les proxénètes comme preuve qu’elles leur appartiennent. Une tradition qui perdurent encore chez certains maris jaloux qui amènent leurs femmes chez des tatoueurs pour leur inscrire sur la peau « J’appartiens à … » comme le signale un tatoueur de Chicago.
Le tatouage de code barre arrivé dans les années 90 est donc très symbolique : l'homme signifie qu'il se sent comme un objet dans la société de consommation.


Ainsi comme on parlait de la marque d’infamie sur les prostituées dans les siècles précédents, à cette époque le tatouage revient sur celles-ci, en plus ou moins volontaire : les prostituées, stigmatisées, s’approprient aussi le tatouage en signe de dignité et de liberté. La fréquentation des marins, criminels ou soldats influe aussi sur elles qui leur montrent ainsi qu'elles sont leurs égales.

Gangs américains, latinos, japonais, russes : les tatouages sont toujours le signe d’appartenance à une bande de criminels. Le tatouage retrouve ici son usage polynésien : un rituel initiatique marquant l'appartenance à un clan. 

Marque de la mémoire, de l'identité, de la douleur physique et des douleurs morales, le tatouage est un choix personnel, intime. Et presque irréversible.

C'est finalement tout sauf une mode.

PS : au fait, vous pouvez bel et bien vous faire un tatouage flash code éphémère :


Mais je vous conseille plutôt un tatouage d'artiste :


Pour aller plus loin : Histoire du tatouage

A voir : Tatouage, Yasuzo Masumura, 1966
Une jeune femme est vendue à un souteneur qui décide de la faire tatouer pour transformer la jeune femme en véritable prostituée, en « une mangeuse d’hommes ». Il lui promet que son tatouage lui offrira la force de soutirer de l’argent à n’importe qui. Le proxénète revendique ainsi le fait d’avoir crée une part de l’identité de cette femme et qu’elle lui appartienne.

A lire : 
A Fleur de peau, éd. Allia, de Lacassagne


Forever, the new Tatoo, éd. Gestalten
Magnifique livre de tatouages.


Spéciale dédicace à Amélie

stelda

24 commentaires:

  1. Très intéressant cet article, on ne sait pas tout ça !

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    1. Les tatouages me fascinent depuis longtemps et l'article était dans un coin depuis un moment...

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  2. Je commente rarement tes articles Stelda mais je les lis à chaque fois avec beaucoup d'intérêt ! J'apprends encore et toujours un tas de choses avec toi, et là, le sujet me touche particulièrement, étant tatouée. Alors merci :)

    Des bisous

    Julyette

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    1. Merci Julyette : ton commentaire me touche beaucoup. A bientôt, j'espère ;-)

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  3. j'ai commencé à me faire tatouer il y a quelques mois et dans mon cas chacun a une réelle signification. je trouve ça très personnel, c'est pourquoi j'ai chosi des endroits qui peuvent être cachés quand j'en ai envie. en tout cas ton article est très intéressant, et non, je ne crois pas que ce soit une mode !

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    1. Contrairement aux idées reçues, beaucoup de personnes se font tatouer de façon discrète :) J'ai pensé à toi en écrivant l'article!

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  4. J'avais un professeur aux Beaux-Arts passionné par le sujet qui m'avait appris beaucoup de choses sur le sujet... C'est un bon rappel pour moi qui me suis fait tatouer récemment. Le stigmate est encore bien présent, je passe pour une dépravée aux yeux de bien des gens pourtant. Comme tu dis, un choix profondément intime et souvent le reflet d'une étape marquante. Le plus difficile après est de ne pas vouloir tout marquer ainsi, et de se retrouver à en faire un tous les 6 mois! ;)

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    1. Je suis contente si k'article t'a rappelé de bons souvenirs, Cécile. Oui, c'est souvent le risque : une fois le pas franchi, il entraîne souvent un deuxième :).

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  5. Beaucoup le font par simple effet de mode, pour d'autres l'acte de se faire tatouer porte en lui une véritable signification. Plus qu'un rituel ou un "rite initiatique", c'est aussi un moyen d'exprimer ce que l'on arrive pas à faire ressortir autrement qu'en le marquant sur la peau. Très intéressant article en tout cas !

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  6. C'est un article intéressant. Je m'amuse avec les tatoos : je peux changer au grès de mes envies.

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    1. Je m'en fais de temps en temps avec un tampon : c'est très rigolo. Mais jamais je ne pourrais en faire un vrai : je suis trop lunatique pour un acte aussi irréversible ^^

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  7. C'est très plaisant de lire enfin un article sur le tatouage qui parle d'autre chose que des modes. J'ai une dizaine de tatouages très old school, inspirés de ceux des bagnards et des marins. Je te conseille l'axcellent A fleur de peau de Lacassagne, une excellente étude sur les tatouages de bagnard (localisation, motifs, manière dont le dessin a été effectué...)

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    1. Je l'ajoute à la fin du post, il semble passionnant. Merci beaucoup :)

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  8. L'histoire du tatouage est passionnante ! Je pense moi aussi que le tatouage ne peut être une mode, celle-ci n'étant qu'éphémère, ne vivant qu'un temps. C'est pour cette raison que les tatouages éphémères, sur la peau ou les ongles, sont plus susceptibles (à mon avis) d'être adoptés par le monde de la mode (le site dont tu as mis le lien est d'ailleurs excellent !). Merci pour cet article !Bisous

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    1. J'ai flashé sur ce site. Certains tatouages sont vraiment chouettes et l'idée de faire dessiner des séries limitées. La plupart des tatoueurs sont des dessinateurs : ce site propose un retour aux sources. Bisous Mélanie :)

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  9. Je ne sais pas quoi dire, je suis tentée de trouver ce "marquage" attirant et puis je pense à la peau toute molle en vieillissant et je me demande à quoi va ressembler le tatouage après...
    Gros bisous ma Stelda

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    1. C'est aussi l'un de mes freins. Je comprends (et j'admire) ceux qui osent se faire tatouer. Mais je préfère porter mes marques à l'intérieur :). Gros bisous, ma Sylvie!

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  10. Vous avez fait un dossier vraiment instructif ! Il faut reconnaitre, souvent c'est de l'art, il y a de véritables chef-d'oeuvres.
    Mais nous aurions l'impression d'être "marquées", dans le vrai sens du terme, et le côté définitif fait peur, et comme dit Sylvie, et après, ça donnera quoi ?

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  11. ouille j'ai mal pour les tatoués des photos choisies. encore un article très intéressant. c'est toujours un plaisir de te lire Stelda!

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    1. Le grand tatouage de dos est impressionnant, n'est-ce pas ? Je n'ose pas imaginer le nombre d'heures nécessaires...

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  12. C'est drôle j'avais aussi une article sur les tatouages, les origines divergent mais dans le fond on en revint aux mêmes sources ;-)

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