Le flux et le reflux : les 100 ans de la Loi de Poiret

modèle de Poiret
Même si Paul Poiret mériterait, comme beaucoup d'autres thème passionnants, un article complet, aujourd'hui seule sa fameuse loi nous intéresse.
La Loi de Poiret est une formule bien connue des milieux de la mode, mais pas forcément du grand public.

La loi de Poiret est la formulation des mouvements de mode. 

Commençons par examiner l'avènement d'une tendance. Prédire une tendance est un exercice délicat. C'est un peu une quiche à tout :
  •  On commence par observer ce qu'il y a d'importable / improbable dans la rue ou chez les fous les it-personnes. Puis se poser les questions suivantes : cela peut-il être porté par des personnes de différentes taille / type / morphologie / milieu socio-culturel ? Dans différents contextes, avec d'autres choses existantes ? Si oui, la chose est transposable au pequin moyen.
Exemple n°1 : les baskets compensées. La cravache n'aurait probablement pas eu le même succès, même  brandie par Madonna. On n'amène pas sa cravache au boulot, sauf si on travaille chez Mme Claude ou dans un haras et dans le deuxième cas, on pensera rarement à la choisir strassée ou fluo! La basket est portable de 14 à 60 ans, dans les milieux branchés ou pas, chez les riches ou les pauvres : qu'elle soit née à la Halle aux Chaussures ou chez Puma, ça reste une basket. C'est donc transposable de Colette à Bata et donc, une tendance potentielle. 
  • On regarde si cette chose est l'opposée de ce qui est à la mode à ce moment-là auprès du grand public et susceptible de contourner leur fixette. Si l'on reste sur l'exemple des compensées, rappelez-vous que ces OVNIS sont nés quand Louboutin et autres talons de 14 s'étalaient partout. Les femmes étaient attirées par le talon qui est toujours avantageux pour la silhouette mais rebutées par l'inconfort. La basket compensée venait adroitement concilier ces deux exigences à priori incompatibles. Et voilà un carton plein pour la basket compensée!
  • On soupoudre d'un peu de socio, d'économie, de psychologie et d'histoire. Qu'est-ce qui fait rêver les gens au moment M ? Vers quoi va la société ? Qu'est-ce qu'ils regardent ? Les cabinets de tendances et les pro du marketing scannent les films (l'Artiste, par exemple, est une aubaine pour relancer la mode des années 30), les séries (Mad Men amorça la vague rétro), les habitudes de consommation (si les réunions Tupperware reviennent à la mode, des marques vont relancer les beauty party), etc. 
Exemple n° 2 : le vernis à ongles. On est en période de crise. C'est l'objet le moins cher et le plus discret pour souligner son style ou mettre à la mode une tenue basique ou updatée (comprenez ayant plus de 3 mois).  Si vous avez fait un peu d'histoire, vous vous rappelez que le vernis a été développé pendant la crise de 29, justement pour permettre aux femmes de s'offrir un peu de fantaisie à petit prix. Et comme la basket, il a sa place chez Chanel comme chez Claire's, il suffit de changer un peu l'emballage et le tour est joué. En prime, de plus en plus de femmes travaillent dans des milieux où les codes vestimentaires n'évoluent pas forcément aussi vite que leurs envies! CQFD : le vernis a de beaux jours devant lui.

J'ai un peu schématisé, bien sûr et Guillaume Erner taxerait mon raisonnement d'analyse à posteriori. Mais grosso modo, voilà ce qui peut expliquer l'engouement pour un produit ou un style et donc la naissance d'une tendance. D'autres facteurs entrent en jeu pour la rendre durable ou non et j'essaierai de le développer dans un autre article.
Et pour sa mort ? C'est encore plus facile. Il suffit de suivre la Loi de Poiret : édictée il y a 100 ans, elle n'a pas pris une ride.
Que dit ce cher homme ? tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle casse. Enfin, c'est presque ça. Observant les capelines surchargées des élégantes de la Belle Epoque, Paul Poiret se dit qu'elles allaient forcément se simplifier parce que là, c'était too much ; et en effet, les années suivantes, c'est le chapeau cloche qui régna en maître sur toutes les chevelures.

manucure 3D classique (enfin, si l'on peut dire)
C'est ce qui guette aujourd'hui le vernis. La manucure Caviar et autres manucures 3D sonnent le glas d'un règne incontesté. Difficile en effet d'imaginer plus extravagant, à moins de se coller des figurines miniatures sur les ongles (mais en réalité, c'est déjà fait!). Les coquettes vont sans doute retourner à des manucures plus sobres et aux teintes classiques de rouge, de rouge-noir, prune, beige, voire au polissoir (so rétro) pour les plus originales. Ou imaginer des substituts au vernis : le capuchon de doigt ou que sais-je. 
La mode n'invente rien, pas même ses lois! En 2012, si on ne peut plus se fier aux capelines, il suffit de faire un tour chez Pimkie et de voir ce qui squatte la moitié des rayons. Quand une mode envahit les enseignes bon marché, c'est qu'elle est en phase terminale. L'arrivée du nail patch en grande surface, c'est la fin annoncée du nail art.

manucure avec des figurines, eh oui!

stelda

42 commentaires:

  1. et bah comme souvent, tu viens de m'apprendre pas mal de choses et je t'en remercie !!! je pensais pas que ça allait aussi loin les réflexions sur le "qui pourrait porter ça et comment" !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est moi qui te remercie de me lire avec autant d'intérêt ;-). Ce n'est pas toujours conscient mais les coups de coeur répondent souvent à un besoin pratique ou une envie d'autre chose

      Supprimer
  2. Excellent et très interessant cet article...
    Je suis bien d'accord avec ton analyse
    Gros bisous

    RépondreSupprimer
  3. Captivant ! Vu la quantité de clous dorés chez Zara, j'en déduis donc que c'est la fin des haricots pour les clous ! et je suis absolument ravie de voir bientôt la fin du nail art, s'il pouvait emporter par le fond la french manucure par la même occasion, cela ferait d'une pierre, deux coups ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Eh non, Zara est l'exception des enseignes grand public. Leur bureau de style s'inspire des podiums et réactualise les modèles tous les 15 jours. Quand c'est chez Zara, ça vit encore plusieurs années (2 ou 3, en général).
      Pour la french, je crois qu'elle a été bien laminée par le nail art (et là, on lui dit merci, parce que c'était même pas drôle, contrairement aux ongles décorés)

      Supprimer
  4. Magnifique, brillant, sublime !
    Je me suis régalée devant cet article et il mérite d'être lu *o*

    Et, big up pour ta dernière phrase qui respire la vérité ! ;-)

    RépondreSupprimer
  5. Hello Stelda,
    Je suis ravie d'apprendre que certaines tendances, vont bientôt mourr de leur belle mort ;-) Avant d'être sur la blogosphère, je regardais passer les tendances que je n'aimais pas sans m'en soucier plus que ça, mais ça c'était avant...
    Sur la blogo quand une tendance bat son plein, on en "mange" matin-midi-soir et moi à force, parfois j'ai mal aux yeux (les sneakers compensés, les boots cloutées de Chloé, les slippers, les creepers et j'en passe...)
    Merci de me redonner espoir lol
    Bises et passe une belle semaine <3

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hélas, tout dépend où tu vis : ce qui court sur la blogosphère peut mettre un temps certain à arriver à Poitiers ou Bayonne... du coup, tu en manges deux fois! Sur l'écran et dans la rue :D Mais tu as la chance de vivre à Paris, ça t'évite le deuxième effet kisscool.
      Bonne semaine à toi et tiens bon ;-)

      Supprimer
    2. c'est tellement vrai ! j'habite Lille et c'est exactement ça ! on se mange la tendance deux fois plus longtemps ! c'est pourquoi j'évite d'acheter tout ce qui est trop plébicité !

      Supprimer
    3. C'est une bone tactique;-). Merci de ta visite Emmanor et à bientôt j'espère

      Supprimer
  6. merci pour ce post très instructif qui nous rappelle combien une mode ou un it-truc adviennent d'une manière qui est tout, sauf par hasard.....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Certains le sont en effet mais beaucoup sont le fruit évident d'une réflexion intelligente. Le bon produit au bon moment ;-)

      Supprimer
  7. tres intéressant ton article tu m'as beaucoup appris et je suis omplètement d'accord sur ton analyse de la fin d'une tendance quand elle envahit les rayons pimkie
    bises

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Valentina. Je trouve que ç'a été très visible à l'époque des manches ballons. Il y en avait des tonnes chez Camaïeux, Jenifer et consort tandis que les créateurs étaient déjà passé à la basque :)
      Bises

      Supprimer
  8. Les jeunes filles qui s'habillent chez Pimkie vont être désespérées en lisant ton article tellement vrai comme toujours.
    Je trouve que tu es un peu comme Hubert Reeves qui vulgarise les sciences. Tu vulgarise le monde mystérieux de la mode.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oooh, tu es adorable Christine :)). C'est vrai que c'était mon but premier : partager mes clés pour comprendre un peu la mode et ne plus la subir. Ce qui n'empêche pas de la suivre si on l'aime, bien sûr :)

      Supprimer
  9. les clous (so 2008, hein) mettent du temps en phase terminale, en tout cas (cf chez Zara en ce moment)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les clous, c'est une tendance de fond qui peut être revue à plein de sauces : pointus, dorés, à strass, plats, donc je pense que tant que toutes les possibilités ne seront pas épuisées, on va continuer à en manger :D

      Supprimer
  10. et si l'on suit l'idée de la phase terminale, suffit d'aller faire un tour chez Zara pour voir tout ce qui est "it" en bout de chaîne, pour être bien sûre d'être bien ring' dans 6 mois si on l'achète?? (genre, les fausses Susanna de Chloé à peine arrivées chez Zara comme je le montrais l'autre jour... on peut oublier tout de suite, donc)
    ça doit être bientôt la fin de la baskets compensées, alors, vu la recup' ambiante par les sous-marques imitant IM...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Après, il y a les "trucs du mois", vite oubliés et là, pfff, ça tourne!!! Je pense que la Suzanna comme les escarpins flammes de Prada ne feront pas des années.
      La basket compensée est en train de se faire manger par la slipper mais est-ce que ça prendra plus d'un hiver ? Pas sûr! j'espère que non, en tout cas, je trouve ça hideux!! D'ailleurs, j'ai toujours en tête ta demande d'article sur les chaussures que j'aime et celles que je déteste ;-)

      Supprimer
  11. OMG les ongles façon pelouse synthétique !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. T'as vu ça ? Je n'en croyais pas mes yeux!!

      Supprimer
  12. Comme ce billet est intéressant ! J'ai appris pleins de truc et comme c'est la crise, je vais peut-être m'autoriser un petit vernis mais point de moquette pour moi !!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quoi ?! pas de moquette ? pfff, tu es timorée, Laurence :D

      Supprimer
  13. Une analyse très fine de comment naissent et meurent les tendances, je m'étais déjà fait la réflexion sur le fait, qu'une tendance qui débarque dans les grandes enseignes est en fin de vie, un articles extra comme toujours, un régal, des bisous Stelda.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme quoi le lèche-vitrine mène à la socio : )) Merci pour ton com', tu vas encore me faire rougir
      Gros bisous Blandinette

      Supprimer
  14. Passionnant article, j'adore quand tu me cultures, c'est sympa ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et sur la suite, tu vas pouvoir te lâcher, y aura de l'analyse psy à faire ;-)

      Supprimer
  15. C'est décidément ce que j'apprécie vraiment sur ce blog : un certain regard aiguisé, affûté, sur la mode, ce qui fait la mode. Grand merci, les posts sont toujours aussi intéressants !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Mag. J'essaye de garder l'oeil de Candide, je compte sur toi pour me le dire le jour où ce ne sera plus le cas ;-)

      Supprimer
  16. Je ne connaissais pas cette loi ! Très intéressant, et puis bravo de te mouiller avec des exemples !
    Bises

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Vic. Sans exemples, c'était moins drôle, non ?

      Supprimer
  17. Super intéressant ton article ! :D
    Et tes images d'illustrations...terribles ! Excellent la dernière manucure avec figurine, très passe-partout ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. N'est-ce pas ? Je te la conseille pour ton mariage, avec un mini marié sur le pouce :D

      Supprimer
  18. je me suis régalé à te lire, ton article est fort intéressant. Merci.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi de l'avoir lu ;-) Je suis contente qu'il vous ait plu, j'avais peur d'être trop embrouillée!

      Supprimer
  19. C'est passionnant ! C'est ce qu'on pense de façon intuitive, mais je ne me l'étais jamais formulé de façon aussi précise...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'où cette impression d'éternel recommencement, sans doute : trop de noir donne envie de blanc et ainsi de suite ;-) Merci pour ta visite et ce gentil commentaire, Ysabelle.

      Supprimer
  20. Le seul truc qui me chiffonne, c'est que si le nail art a envahi la blogo, je n'ai jamais rencontré une seule parisienne qui bariole ses ongles ! Pourtant, je peux vous dire que je ne me prive pas de lorgner les mains des filles dans le métro ! Ou alors je ne sors pas aux bonnes heures ? En tous cas, mes étudiantes lilloises ne pratiquent pas le nail art non plus... Mais où sont les nailistas sacredieu ??? Certes, les femmes hésitent moins à porter un vernis vert pomme ou orange fluo qu'il y a 10 ans. Pour le reste, je me demande si cet engouement pour les manucures caviar, à rayures, poilues, craquelées ou autres joyeusetés ne concerne pas une très très petite minorité de (jeunes) françaises. - N.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Figurez-vous que j'en vois souvent à Tours et pas forcément sur les jeunes, d'ailleurs! Mais comme vous, je e demande si la manucure croco lancée par Dior va vraiment prendre : à 30 euros le duo, ce n'est pas très accessible aux petites lycéennes et pas sûr que les CSP+ aient envie d'ongles croco...

      Supprimer

Des difficultés pour laisser un commentaire ? Passez sous Safari ou Firefox